Histoires d’elles, février 1978. 

Marcelle Marini, Territoires du fémininavec Marguerite Duras – Collection « autrement dites », Les éditions de Minuit, 1977.

« Territoires du féminin avec Marguerite Duras » : la démarche de Marcelle Marini consiste à entrer dans une communication, un échange à toutes sortes de niveaux avec un texte qui est lui-même pluriel, polyphonique, fait de ruptures, d’éclatements, de silences, de blancs, un texte qui fait parler ou laisse parler, qui fait entendre en tous cas une multiplicité de voix. C’est ce qu’elle appelle « (s’) écrire avec », par opposition à écrire-comme ou écrire-sur, se gardant à la fois de « détruire en l’assimilant la mélodie de l’autre » et de céder au fantasme de maîtrise. Un roman de Marguerite Duras, (s’) écrit Marcelle Marini, c’est « un immense champ clos ouvert à tous les vents ».

Le champ clos qu’elle parcourt de préférence, avec une passion qui feint parfois la distraction, le regard oblique, la confiance rêveuse, c’est Le Vice-Consul, où l’on trouve déjà la double figure féminine dont la présence/absence hantera India Song. L’une des deux c’est la Mendiante, la Folle, qui parcourt à pied des milliers de kilomètres, en remontant le Mékong, en revenant sur ses pas, en tournant en rond, après avoir été chassée par sa mère pour être « tombée enceinte d’un arbre, très haut, sans se faire de mal ». Elle est « la laide pauvresse folle et lépreuse », toujours de trop partout, toujours demandant, s’offrant, toujours rejetée, toujours maigre malgré son ventre lourd. À Vinh-Long elle donnera à une dame blanche et à la fille de cette dame la petite fille qui lui est née. Episode que Marcelle Marini intitule « l’échange entre femmes » et où elle voit la réconciliation du maternel et du féminin : « Enfant fille, emblème du sexe, donnée par la fille et prise par la mère, donnée par la mère et prise par la fille ». A Calcutta elle sera la bonzesse sale, chauve, dont « le crâne est recouvert d’une crasse brune comme un casque ».

L’autre femme c’est Anne-Marie Stretter, la Reine, idéalisée, inaccessible, offerte à ceux seulement qu’elle a élus pour amants, ayant droit à une identité parce qu’elle est la femme de l’ambassadeur de France à Calcutta. Mais l’apparence d’initiative qui lui est laissée ne l’empêche pas d’être elle aussi l’objet de l’échange entre les hommes. Elle est, comme la mendiante dont le chant la hante, privée de discours, prise dans le discours masculin, parlée au masculin. Chacune des deux femmes est « volée même de sa préhistoire qui ne se peut re-présenter (vivre) que dans les défilés de l’imaginaire masculin ». Les « hommes de Calcutta » qui gravitent autour d’Anne-Marie Stretter, sont comme les autres hommes « enfermés dans leurs efforts archaïques où ils méconnaissent la différence des sexes et la femme comme sujet ».

Et quand Marcelle Marini cherche à découvrir ce qui, peut-être, a mené Marguerite Duras à l’écrit, elle voit que c’est, peut-être, de ne pas « supporter ces pays où le « manque de parler » fait que « naître fille c’est mourir ». La « scriptrice » du Vice-Consul, qui déborde de toutes parts un « scripteur » masculin, Peter Morsen, écriture blanche, d’abord, puis écriture éclatée, dessine « par une sorte de déplacement l’espace où il faudrait accepter d’aller pour que quelque chose de la vérité du féminin ait chance de se communiquer ». Elle passe « du côté de ce féminin si radicalement hétérogène qu‘il en est angoissant pour les femmes elles-mêmes. Jusqu’à ébranler les colonnes du temple… » Parcourir ce que Marguerite Duras, dans un entretien avec Xavière Gauthier nomme « le lieu écrit d’elle », d’une belle expression chargée de lourdeur, c’est peut-être déjà être « à la poursuite de sa préhistoire pour en faire l’aube d’une histoire ».


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