Beth French

Nulla Dies : 13 mars 2019

Le documentaire diffusé sur Arte (une maison de production de BBC 4 avait décidé d’accompagner la nageuse) s’intitule Une vie à contre -courant.

Incroyable odyssée que celle de cette Anglaise, single mother (on le signale d’entrée de jeu), Elizabeth French, qui décide de faire le marathon des sept océans (« Oceans Seven ») en un an : sept détroits, dans tous les coins du monde, Gibraltar, Californie, Nouvelle-Zélande… Seules cinq personnes ont réussi à ce jour ce défi, et en plus d’un an. Cela suppose une importante mise de fonds – et apparemment pas de sponsors comme pour les courses de bateaux. Trois ans de salaire, 85 mille livres. A l’origine, elle veut prouver à son fils, Kevin, six ou sept ans, que quand on veut on peut. Ce sera lourd pour Kevin aussi : voyages incessants, absences, inquiétude. Relation quasi fusionnelle avec sa mère (ils dorment dans le même lit). C’est seulement une fois le film terminé qu’on apprendra que Kevin (neuf ans, finalement, mais petit pour son âge) a été diagnostiqué autiste. Sa mère, elle, avait souffert dans son adolescence du « syndrome de fatigue chronique ». Belle revanche que de devenir marathonienne ! Mais dans l’eau, elle dit qu’elle se sent libre. Il y aurait peut-être un troisième ou quatrième genre qui serait « otarie »…

Pour aider Beth : Martin, qui veille sur sa sécurité – il abandonnera à mi-parcours : tâche trop lourde à tous points de vue, y compris financiers, et peut-être psychologiques, on ne le dit pas trop. Et Ella, avec son petit chignon en arrière et son grand sourire, qui a tout abandonné pour devenir « coordinatrice de projet » : prévoir les vols, les hôtels, les bateaux pour l’assistance, les équipes…

Cela commence par l’Irlande du Nord (détroit entre l’Irlande et l’Ecosse, mais partie remise à cause des conditions météo défavorables.  Malgré cela des frais engagés : vols, hôtels, nourriture… Ensuite ce sera la Californie : rejoindre la petite île de Santa Catalina depuis Los Angeles.  Les dangers sont toujours les mêmes : hypothermie (l’eau devient froide à quelques kilomètres de la côte), et en hypothermie, on perd ses repères… la fatigue, quatorze heures sans escale, c’est interminable ! Les méduses (jellyfish) à la piqûre venimeuse, requins (sharks), (on lui a fait retarder ses règles pour éviter que la vue du sang ne les attire : il faut penser à tout !). Gros navires, ferries, paquebots, cargos, qui passent trop près sans vous voir ; leur trajet est tout tracé, presque un phénomène naturel, comme une avalanche… il faut à tout instant être vigilant, les prévenir par radio : « Nous accompagnons une nageuse »… Il faut aussi surveiller la météo : le temps peut changer à l’improviste, d’une minute à l’autre, c’est imprévisible, en mer. Les courants, quelquefois de véritables « couloirs » qui font qu’on n’avance pas… D’où la nécessité de faire des zigzags qui allongent la course.  sinon de l’annuler, ou de l’arrêter.

Beth relève la tête et respire une fois toutes les quatre plongées en avant de ses bras – pas deux comme nous autres ou trois comme les nageurs de compétition. Donc toujours du même côté : bras droit, tête à gauche. Les pieds battent mais ne sortent jamais de l’eau, ne la « fouettent » pas.  On la ravitaille toutes les heures ou toutes les demi-heures, à sa demande, mais elle n’a pas le droit de toucher ni le bateau ni celui qui lui tend ou plutôt jette la bouteille en plastique, sous peine d’être disqualifiée. C’est seulement pour les deux dernières heures qu’elle va réclamer de la nourriture chaude. Plutôt boissons énergétiques, survitaminées.

Le moment le plus poignant, que rien ne laissait prévoir : Beth abandonne. Pour Kevin, ce même petit garçon pour qui l’aventure avait commencé. A l’avant-dernière course (le plus dur était fait), à trois heures de l’arrivée, personne ne peut la dissuader, elle touche le bateau et remonte. On en pleurerait. Même pas tellement épuisée, c’est moral, elle a l’impression, soudain, (elle le dit) d’être une mauvaise mère… Elle qui ne se laissait pas intimider par les requins (« espérons qu’il me laissera tranquille et qu’il passera son chemin » – et c’est exactement ce qui arrive), voilà que dans sa tête, d’un seul coup, tout bascule. Quand elle rentre à l’hôtel, « on raconte » que son fils aurait dit « Well, you are back early », et que quand elle explique pourquoi, il répond « Well, you are a bit of a disappointment, then! » Requins, méduses, passez votre chemin !


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