Le Vingt-septième Royaume


Le Vingt-septième royaume, Alice Thomas Ellis, Seuil, 1995.

Dans la malle aux trésors de nos lectures, il arrive qu’un livre soit comme le coquillage de porcelaine qu’on a mis dans sa chambre, un jour, parce qu’il ne ressemblait pas aux autres, et qui va vous accompagner ensuite, parce qu’il est entré dans votre histoire, dans votre vie : objet transitionnel, longtemps après la fin de l’enfance. Aventure intime, à l’abri des remous et rumeurs de la vie publique ou privée, lieu secret où l’œil peut venir, dans les moments difficiles, se poser et se reposer, se délecter. L’expression démodée, « livre de chevet », en somme, ne disait pas autre chose. A lire sous la lampe du même nom. A titre d’exemple, je citerai trois de ces porcelaines : Poil de Carotte, de Jules Renard, Cosmicomics, d’Italo Calvino, Deux dames sérieuses, de Jane Bowles. Qu’ont-ils de plus que les autres, ces livres ? Rien, sinon peut-être ce quelque chose d’inexplicable qui s’appelle le charme. Je demanderais volontiers à ces trois-là la permission de leur adjoindre la compagnie du Vingt-septième Royaume, d’Alice Thomas Ellis.

Le « Vingt-septième Royaume » : on sait tout de suite qu’on entre dans un monde qui n’est pas répertorié sur les cartes de géographie. Pourtant nous sommes bien à Londres, plus précisément à Chelsea, non loin de la Tamise. Le jeune Kyril y fréquente un « charmant établissement en retrait de King’s Road », La Faisanderie, (spécialité : seuls y sont admis, ivres ou non, les clients « intéressants »). Prenant un taxi jusqu’à Leicester Square, Tante Irene fait ses courses à Soho (et quelles courses ! de la viande de cheval chez un boucher maltais : pour des Anglais, c’est le comble de l’horreur, ils aimeraient encore mieux, comme le suggérait sardoniquement Swift, manger des bébés irlandais). Tout nous prouve que nous sommes à Londres, au cœur de l’Angleterre, mais tante Irene n’est pas anglaise, et même pas anglaise du tout. Une étrangère. Parfois, sans raison apparente, tante Irene sent « une immense mélancolie sibérienne qui l’enveloppe de son manteau uniforme », elle a dans les yeux des images du « vieux pays » : jeunes mariées en dentelles dans des troïkas, loups voraces errant dans les steppes, prêts à dévorer les susdites. Ses ancêtres étaient de rudes boyards qui, persécutés, durent quitter leurs domaines ancestraux pour fuir en Ukraine, puis en Lituanie, Turquie (mais oui), Finlande. Bref, c’est après avoir traversé bien des pays qu’ils arrivent enfin dans le Vingt-septième Royaume. Et c’est ainsi que tante Irene se retrouve avec son neveu Kyril, joli jeune homme qui plaît aux femmes (elles lui trouvent un air innocent, un air victime d’injustices comme le fils cadet d’un roi, en réalité c’est un cynique, parfait adepte du bonheur égoïste), à Chelsea. Et sa sœur Berthe est devenue Mère supérieure d’un couvent au Pays de Galles. Rien ne saurait agacer davantage tante Irene (qu’un rien agace, il est vrai) que de penser que cette vilaine petite « aux cheveux noirs en désordre et aux jupes à l’ourlet incertain » s’est transformée en « une vierge majestueuse aux robes raides, affreusement propres » qui lui écrit des lettres à entête du genre « Fête de la bienheureuse Julie Billiart », ou « Fête de saint Pierre de Vérone », ou « Fête de saint Jean devant la Porte latine ». Quand elle reçoit une de ces lettres, au petit déjeuner, de contrariété, tante Irene reprend une deuxième tartine grillée : comment voulez-vous ne pas grossir, dans ces conditions. Tante Irene, qui fut belle jadis, a perdu sa beauté, « noyée, figée dans des vagues de chair crémeuse ».

C’est une de ces lettres, justement, qui va mettre le récit (on est tenté de dire le conte) sur orbite : Berthe envoie à sa sœur une jeune fille du couvent, Valentine, pour lui faire connaître le monde avant qu’elle décide de prendre le voile. Affaire conclue, il suffira de mettre à la porte le locataire, le « petit monsieur Sirocco », pour récupérer sa chambre. Valentine est belle comme tout, un ange tropical venu d’une île d’outremer. Kyril, qui avait espéré « taquiner une pieuse et laide jeune fille », est tout étonné. « Mais elle est noire ! » dit-il à sa tante. « Ça je l’avais remarqué, dit tante Irene. Je ne suis pas encore aveugle. » Voilà qui donne une idée du ton vif et léger adopté par Alice Thomas Ellis. Jadis on aurait dit « primesautier », c’est un vocable qui nous manque aujourd’hui. Comme nous manque le regard insolent, averti, des petites filles de douze ans qui ont tout compris et qui ne sont pas encore dressées à séduire, à user de diplomatie, à composer avec le monde des adultes.

Ce ton du Vingt-septième Royaume, ce n’est pas exactement le paradoxe à la Wilde, retournement systématique des idées reçues, mais c’est un jeu amusé où l’on avance de phrase en phrase, et où chaque phrase vous fait le cadeau d’une petite surprise, dans une sorte de douce irresponsabilité de la fiction, comme un début d’ivresse. D’ailleurs les personnages, y compris tante Irene, boivent volontiers, histoire d’oublier un peu la « fatigante distinction entre le réel et l’imaginaire ». Exemples de ces facettes de la phrase, où la première moitié ne laisse pas deviner la seconde : « Tout ce que disait Kyril était très raisonnable/et fort peu convaincant. » « L’expression de félicité mauvaise/qu’arborait le beau visage de son neveu. » « Le magnolia fit claquer ses feuilles/avec un triste bruit d’imperméable. » Ce magnolia, nous le connaissons, c’est un familier de la maisonnée, au même titre que le chat, car chaque fois que tante Irene lui fait en passant une petite caresse affectueuse, il répond « en inclinant ses feuilles lisses ». Il faut vraiment que tante Irene soit distraite pour que le magnolia lui tende une feuille sans qu’elle y prête attention.

Tante Irene a quelque chose des héros et des héroïnes de Tchékhov : Ivanov qui, à trente-cinq ans, est « déjà en robe de chambre », qui a en permanence l’impression d’avoir mangé des champignons empoisonnés, qui soupire « Je n’ai pas le courage d’aller jusqu’à cette porte et tu me parles d’Amérique ! » ; Lebedev qui, s’astreignant à l’optimisme, affirme qu’à force d’aller mal ça finira par aller bien… Le lendemain de la grande réception qu’elle a donnée (d’où l’achat furtif, clandestin de la viande de cheval, déguisée, masquée en bœuf mode, à grand renfort de vin blanc et de carottes), tante Irene se lève, très éprouvée, cherchant à rassembler ses souvenirs. Valentine la salue d’un « bonjour » innocent auquel tante Irene répond : « Je ne suis pas d’humeur à supporter l’ironie. » Tante Irene a deux hantises, qui invitent les lecteurs à compatir : les impôts et la mort, la mort et les impôts. Passe dans le récit, à intervalles irréguliers, un inspecteur des impôts, fonctionnaire subalterne qui persécute tante Irene de ses « mesquines demandes de renseignements concernant ses revenus ». Quand surgit des eaux, vers la fin du récit, un noyé pas tout à fait mort, tante Irene ne peut s’empêcher d’espérer qu’il s’agit de son persécuteur.

Alice Thomas Ellis a écrit d’autres romans, d’autres récits, des nouvelles. Les trois romans regroupés, en 1991, sous le titre The Summerhouse Trilogy (en français, par une bizarre inversion des saisons qui a sûrement sa raison d’être : La Trilogie du jardin d’hiver) ont été traduits en français sous les titres : Les Habits neufs de Margaret, Les Ivresses de Madame Monro, Les Égarements de Lili. La BBC a fait de la trilogie un film sous le titre Injustes noces. Et c’est Jeanne Moreau qui jouait le rôle de Lili. En 1995 a paru en français Les Oiseaux du ciel (publié en Angleterre en 1980). Dans le recueil de nouvelles intitulé The Evening of Adam (1994), la nouvelle la plus courte est en forme d’apologue, elle s’intitule « Conte du Cachemir » et est censée être racontée par un chauffeur de taxi. Un homme, pour plaire à sa femme, doit se débarrasser de son père, veuf, et l’emmène au bord de la falaise. Le vieillard commence par rire, ensuite il pleure : « Pourquoi as-tu ri, pourquoi as-tu pleuré ? » demande le fils. « J’ai ri parce que, il y a cinquante ans, j’ai moi-même poussé mon père du haut de cette falaise. Et j’ai pleuré parce que je t’aime et que, dans cinquante ans, c’est ton fils qui te poussera… »

Alice Thomas Ellis a aussi écrit des livres de cuisine (sans viande de cheval). On ne s’en étonnera pas, étant donné son sens poétique de la précision, son goût pour les mélanges d’ingrédients : même de la viande de cheval, avec un bouquet d’herbes fraîches et des feuilles d’ail sauvage. Sur une photographie, elle a les yeux un peu fous de Virginia Woolf, des yeux qui regardent au-delà, ou au-dedans, ou rien.


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