Atelier thématique : Le jeu de mots

Onzièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, Actes Sud, 1994

Atelier animé par Liliane Hasson (espagnol) et Marie-Claire Pasquier (anglais)

Tout travail d’écrivain, tout travail de traducteur est un jeu sur les mots, avec les mots, mais le « jeu de mots », ou « pun » en anglais, est un peu plus délibérément ludique, et pose au traducteur un casse-tête d’un ordre particulier, où le talent consiste à s’inspirer de la démarche inventive, voire transgressive de l’auteur. Il s’agit de jouer au plus fin, à malin malin et demi, et la langue, dans ses tours et détours, procure parfois d’heureuses surprises. Il s’agit aussi de retrouver, par rapport au lecteur second, une attitude de séduction faite à la fois d’esquive et de complicité culturelle. Il y faut le goût du leurre, parfois même de la supercherie. La propension au jeu de mots relève souvent d’une sorte de fétichisme des mots : langage morcelé comme on parle de corps morcelé. On s’attache à tel ou tel mot qu’on détache de la chaîne syntaxique pour en faire un objet de fascination, le placer dans un jeu de miroirs où il perd son sens fonctionnel pour acquérir une valeur « poétique ». On joue sur les associations, les retournements ou rapprochements plus ou moins incongrus. Souvent, c’est là sa nature, le jeu de mots (le calembour, le mot-valise) est parodique : dérision, crime de lèse-majesté, sacrilège, blasphème, voilà certains de ses registres favoris. Comme le disait Stephan Brecht à propos du metteur en scène américain Richard Foreman : « Toute action humaine de par sa duplicité exige une interprétation ; et c’est une perception lubrique des choses qui habituellement la fournit. » Un double sens, « double-entendre » comme on dit en anglais — pour bien rattacher cette pratique peu recommandable au mauvais esprit français — demande à être décrypté et, comme dans l’anamorphose, la révélation du sens caché est choquante, on en est troublé malgré soi. Sous son manteau, l’exhibitionniste est nu, sexe dressé.

Deux écrivains ont été choisis pour cet atelier, Beckett et Lewis Carroll, orfèvres en la matière. Certains des titres eux-mêmes de Beckett sont des jeux de mots, et les participants à l’atelier ont pu exercer leur sagacité sur More Pricks Than Kicks, la difficulté consistant à ne perdre de vue ni le sens sexuel de prick et de kick, ni l’allusion biblique (le Christ disant à Saul sur le chemin de Damas : It is hard for you to kick against the prick : « Il t’est difficile de regimber contre l’aiguillon. ») Propositions : « Plus d’aiguillons que de ruades », « Plus de ventres que de bombances », « Plus d’instruments que de performances », ou même « Je me bats les glands ». Dans la traduction toute récente aux Editions de Minuit, Edith Fournier a choisi « Bande et sarabande ». Autre casse-tête : Whoroscope. Propositions : « Horospute », « Horostupre », « Horoscopute ». Pour Worstward Ho, personne ne trouve mieux que la solution d’Edith Fournier : « Cap au pire ». On admire l’ingéniosité de Beckett lorsqu’il se traduit lui-même. Ainsi dans Murphy :

« Now that we have let the cat out of the bag.

— The pig out of the poke », said Wylie. »

Beckett joue sur deux expressions populaires imagées : To let the cat out of the bag (vendre la mèche) et to buy a pig in a poke (acheter chat en poche). Traduction :

« Maintenant que nous avons découvert le pot aux roses…

— Mettons-y la poule, dit Wylie. »

Pour Alice au pays des merveilles, le jeu consistait à comparer les trouvailles de Jacques Papy (Pauvert, 1961, Folio, 1994) et d’André Parisot (Flammarion, 1968, Pléiade 1990). On donnera ici seulement deux exemples : Curiouser and curiouser traduit par le premier « De plus en plus curieux », et par le second « De plus en plus pire ».

« Mine is a long and sad tale! » said the Mouse, turning to Alice, and sighing.

« It is a long tail, certainly , said Alice, looking down with wonder at the Mouse tail. »

Première solution :

« Elle est bien longue et bien triste ! » s’exclama la souris en soupirant et en regardant sa queue.

« Il est exact qu’elle est très longue » déclara Alice.

Deuxième solution :

« C’est que… c’est long et triste ! » dit la Souris en soupirant et en regardant sa queue.

« Vos queues, à vous autres souris, sont longues sans doute », dit Alice.

L’atelier se termine sur un casse-tête emprunté à Lorrie Moore dans Self Help. Ray pawned off my ten dresses. Hors contexte, rien d’étonnant à ce que personne n’ait reconnu l’air de Samson et Dalila : « Répondez à ma tendresse. »


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