Sorcières, n° 23, 1980
L’enfant. Je m’aperçois que je ne peux pas écrire son nom, ni le vrai, ni un faux. Une espèce de réaction archaïque, de superstition. Si je livre son vrai nom — qu’il porte depuis une dizaine d’années, par lequel il s’est constitué une identité, qu’il a déclaré aimer, que je crie pour le ramener près de moi s’il s’éloigne, que ses camarades prononcent pour le réclamer au téléphone (oui, ramener, réclamer, le nom donne un droit sur lui, permet de l’atteindre), si je livre ce nom, je l’expose, lui, en personne. Comme quand on m’avait demandé de le faire poser (de l’exposer) pour des photos d’enfants nus, et que j’avais refusé. Tout usage maléfique pouvant être fait ensuite de son image d’enfant captée nue, hors de son gré, de son nom d’enfant qui sera aussi son nom d’homme, sauf si une femme, par amour, lui choisit un autre nom (comme ses camarades aujourd’hui, par camaraderie, lui donnent des diminutifs) pour être à son tour celle qui le nomme (de toutes façons, je serai morte). Quant à un nom faux (comme si je n’avais pas « inventé » l’autre). Mais on a droit à un seul, qu’on déclare publiquement, qui est enregistré, ensuite, terminé. Un seul, ou une petite série de deux ou trois. Moi ma série était une concoction savante, tout un réseau d’appartenances et de distances, filiation, culture, euphonie, tout y était, tout y est, dans un jeu destiné à brouiller les pistes : belle projection de ce que pourrait être un homme s’il était élevé par une femme comme moi, un petit garçon qui allait devenir un homme sans perdre de vue le petit garçon œ qu’il avait été — enfin, qu’il allait être, qu’il est — oui ce nom faux ce serait pire, ce serait surcharger le premier nom, tricher, faire un faux, du fantasme sur du fantasme, transformer cet enfant bien vivant, qui me résiste, qui vit sa vie, qui m’impose ses besoins, qui modifie mon rythme, qui désigne les urgences et les priorités, en un enfant d’écriture, ma chose, fragile comme un souffle et persistant comme une œuvre posthume, un fantôme, une espèce de Heathcliffe.
Je veux bien dire tout de même Hamac. Il n’était pas né encore, j’étais en Amérique, enceinte, l’été, et N. dans la voiture que nous avions louée a dit, pensant à l’été suivant — il ou elle aurait six mois : « Ce sera bien quand on reviendra avec le petit hamac. » Pour qu’il voyage avec nous, confortable, à l’arrière de la voiture. Et moi, dans ce pays où il y avait jadis des Indiens, je me suis sentie squaw, j’ai voulu appeler mon fils Hamac (c’est vrai que ce jour-là je n’ai pas pensé que ce serait une petite fille). J’ai vu des petits cheveux noirs qui tomberaient raides sur des yeux étirés, un enfant aux longs membres dorés qui sauterait au-dessus des précipices et parlerait à son cheval. L’autre, le vrai, qui va en classe à Paris, sans cheval ni même un chien, et qui rentre à la maison tous les jours à cinq heures et demie — sinon, à six heures moins vingt-cinq je m’inquiète — est blond et frisé. Enfin, précisons : blond, comme un petit Danois ou comme un enfant allemand, jusqu’à trois ans, puis tabac léger, et maintenant un bon châtain moyen. Quant aux boucles, serrées quand les cheveux sont très courts, ou quand il pleut, des petits rouleaux qui se regroupent en colimaçons sur le crâne. Quand ses cheveux rallongent ça ondule plus mollement, ça suit son cours, ça se dresse ou ça tombe, dans une certaine anarchie, pas toujours harmonieuse, toujours trop sur les oreilles, et pas assez sur les tempes, et trop dans le cou, et pas assez sur le front, et des pointes un peu ridicules sur le sommet du crâne : « Hamac » — sauf que je ne l’appelle plus Hamac — « il faut aller chez le coiffeur ».
Je ne suis jamais retournée en Amérique avec le petit Hamac. L’été suivant, je me suis laissé tomber jusqu’au Midi français, lui était rond et braillard, il m’usait, et l’été d’après, je sortais de l’hôpital, je titubais, je me suis laissé tomber, une fois de plus, jusqu’au Midi français. Il se tenait debout, il traînait partout avec lui un petit édredon bleu clair, comme Linus et pour faire plaisir à Winnicott, il avait un ganglion qui m’inquiétait, un médecin de Toulon m’a rassurée (à la crèche l’année suivante le ganglion a fini par éclater, moi je ne me suis occupée de rien, oui, de changer une fois le pansement peut-être), et puis le médecin de Toulon, pendant qu’il y était, a « décalotté », c’est une idée qui ne me serait jamais venue, une fameuse idée, tout va bien depuis de ce côté-là.
Mais je suis retournée en Amérique avec mon fils. J’ai attendu qu’il ait sept ans, je l’ai emmené en bateau, une semaine entière de transatlantique. C’était un bateau russe qui transportait, de retour d’une croisière sur la Baltique, des Américains, alors on pouvait rêver, et je n’arrêtais pas de raconter les premiers immigrés, comme dans les livres et comme au cinéma, tous ceux qui mouraient en route dans la cale, les enfants qui naissaient, les tempêtes, et je guettais comme eux les premières mouettes et les signes d’une côte, de l’autre côté. Et c’est vrai que quand on voit les premières voitures, des signes de vie humaine, urbaine, civilisée — on va retrouver des villes, et des chemins de fer, et des cinémas, c’est même là qu’ils font les films — de l’autre côté de huit jours d’océan, on a le cœur qui bat, chaque fois. Le petit garçon, qui vivait sa vie (sur les photos que je retrouve, il n’a pas trop bonne mine, il avait peut-être un peu le mal de mer, je ne m’en suis pas aperçue, à l’époque), préférait la piscine et les dessins animés à bord. Jusqu’au jour où… on verra bien qui il emmènera à son tour (sauf que je serai morte, enfin sans doute morte, et que de toutes façons je n’y serai pas, peut-être, tout de même, que je saurai ?).
Une fois en Amérique, il était content, il a appris à jouer au baseball (sauf qu’une fois, il s’ennuyait, il avait mal compris les règles, ça traînait, il s’est assis par terre. Jamais, de mémoire de petit garçon américain, on n’avait vu une pareille, ils s’en souviendront du Frenchie…). Pour moi, c’était une grande joie, de me retrouver là, d’avoir tout mené à bien, ma barque, et d’être « en Amérique » (j’adore dire ça, comme j’adore y aller, y être, en revenir, y retourner) avec ce vrai petit garçon en chair et en os, bien portant, visible, audible, qui prenait la place, et la suite, de ce projet, ce souci, ce ventre, ces nausées, ces perpétuelles visites à de perpétuels médecins, ces heures passées à regarder des dessins et photos montrant des fœtus humains aux différents stades de formation. Sans pouvoir, dans ma tête, faire du tout le passage du fœtus à l’enfant.
Une autre fois, deux ans plus tard, c’était l’été dernier, il est venu me rejoindre tout seul (je veux dire, accompagné, mais sans moi, pour moi sans moi c’est encore tout seul. Exemple : il va tout seul en classe : trois camarades, la foule matinale du métro, mais c’est « tout seul », je prends mon bain pendant ce temps-là). J’étais partie avant lui, j’avais passé un mois sans lui : toute seule… Je l’avais même un peu oublié, dans mes bibliothèques, mes activités, mes allées et venues, champ libre et coudées franches, ma vie-de-jeune-fille (ha). La veille de ce que je peux maintenant appeler son arrivée, mais c’était plutôt du jour prévu pour son arrivée, je ne pouvais pas tout à fait oser espérer le croire, qu’il allait se retrouver là, sous mes yeux, à portée de ma main, en chair et en os, me regardant, me parlant, changé peut-être, plus courts ou plus longs les cheveux, habillé comment, surprise. La veille donc je ne tenais plus en place, je n’osais plus vivre ni penser ni prévoir, j’étais entrée dans l’attente, souffle retenu, crainte fétichiste du moindre geste qui pourrait déclencher la catastrophe, ou dérégler le bon déroulement des opérations prévues (A. l’emmène à Orly où B. le retrouve et moi je suis à l’aéroport Kennedy, au lieu précis, abstrait, où, avec optimisme, on proclame « Arrivées »). J’avais une maison à fermer, un train à prendre, j’ai accumulé les malchances et les chances {taxi qui n’arrive pas, train qui justement était en retard). Et moi qui le suis toujours, en retard, je ne voulais ni manquer mon fils à l’aéroport par ma faute, ni, superstitieusement, changer trop radicalement mes habitudes. Je ne voulais pas non plus errer comme une âme en peine, je ne voulais pas vivre comme dans une salle d’attente d’hôpital les minutes de l’atterrissage supposé. Je suis donc arrivée pile à l’heure. Enfin, à l’heure prévue. Et ça ne m’a pas du tout étonnée de voir — car je savais bien que j’avais raison de ne pas y croire — affiché « delayed » sur le panneau où tous les avions, sauf le sien, évidemment, se voyaient attribuer une heure d’arrivée, à la minute près, et une porte par laquelle les passagers allaient se matérialiser.
DELAYED. En retard, mais on ne disait pas de combien. Partout des écrans, des tableaux de bord, des contrôles, des radars, des ordinateurs, la pointe de l’électronique, de l’informatique, que sais-je, et pas âme qui vive à qui s’adresser. Une ou deux hôtesses charmantes et niaises, frivoles, incompétentes, pas concernées, un ou deux gardiens-d’écran, qui pouvaient tout juste répéter ce qu’ils lisaient comme moi. À qui s’adresser ? « Passez-moi le chef, le directeur, le responsable… » Risible. Et mon fils là-haut, quelque part, au-dessus de ce même océan sur lequel je m’étais raconté, et je lui avais raconté tant d’histoires. Pas croyable que j’ai pu faire une chose pareille, prendre un tel risque, pour quelques heures de bibliothèque et de liberté, trop cher payé. Plus jamais, jamais de ma vie. Enfin, si l’appareil s’était écrasé, on l’aurait su, on l’aurait dit, comment préviennent-ils les familles, dans ces cas-là ? Haut-parleur, on convoque les gens dans un bureau, dans une petite salle affectée à cet effet ? Tout le monde avait l’air à son affaire, les gens se retrouvaient, joyeux, grands cris, moi seule… oui, seule au monde. Tout de même, il était parti, cet avion, « retard », c’est qu’il allait arriver, il volait, là, en ce moment, si on l’a laissé partir c’est que tout va bien. Un détournement ? Peu probable, entre Orly et Kennedy, non, on ne peut pas avoir peur de tout. Mais le pire, c’était l’irrationnel, non pas tel ou tel danger, mais la simple non-présence, non-matérialisation, à l’heure où il y aurait dû y avoir présence, retrouvailles, fin de la séparation, retour magique. En plus accentué, en affolé, c’était cette expérience que j’ai connue quotidiennement quand il était petit, tout petit surtout. Je l’avais laissé dans son berceau, seul dans une chambre, et quand je retournais le voir, au moment d’ouvrir la porte : qu’est-ce qui me prouvait qu’il était encore là, par un miracle continué, qu’est-ce qui me prouvait qu’il ne s’était pas volatilisé ? Pas enlevé, non, pas non plus tombé par la fenêtre, juste plus là, exactement comme avant, si peu de temps avant, quand il n’était pas encore là, et même pas là du tout, même pas « pas encore » là, absent totalement au monde, le monde ne rêvant même pas, ne projetant pas son existence, nulle part. Plus tard, à la crèche, je ne pouvais pas le croire, soir après soir, quand j’allais le chercher, qu’il était bien là à l’endroit prévu, là où je l’avais posé le matin, et qu’il avait continué d’exister, cet ange, pendant tout le temps où je n’étais pas avec lui. Chaque fois que je le laissais dans un groupe d’enfants, étais-je sûre qu’il allait en revenir exactement autant qu’il en était parti, un de moins c’est vite fait, ça se remarque à peine, et comme par hasard, lequel ça allait-il être ? À la campagne, avec ses cousins, chez mes parents, chaque fois que, l’ayant laissé quelques jours, j’entrais dans le jardin en voiture, au ralenti, je rencontrais du regard tous les enfants, cinq, six, huit parfois, des garçons, des filles, de deux à quinze ans, ils venaient vers moi en courant, gentils, excités. Tous sauf… Et à la question : « Où est ton cousin ? », le sempiternel, l’exaspérant, le prévisible, l’inévitable : « Chsais pas. » Et moi qui ne voulais pas avoir l’air, il fallait dire bonjour à tout le monde, les grandes personnes, au hasard des portes ou des pelouses, ma mère, bon voyage, oui, à la torture en fait, mais l’air inquiet ç’aurait été désobligeant pour tout le monde. Et puis finalement, il dégringolait de quelque part, un grenier, un lavoir, barbouillé, affectueux, griffé, bonne mine : « maman ! »
C’est ça, le bonheur quotidien de vivre avec cet enfant. Le retrouver. Sans oser même se formuler que cela pourrait, un jour, ne pas se produire. En constatant que pendant dix ans, chaque jour, ça s’est toujours produit. Il est dans son berceau, il est à son école, il sonne à la porte, c’est lui, c’est bien lui. Et même à l’aéroport Kennedy, ce jour-là, il a fini par se matérialiser. Quand on a annoncé « deux heures de retard », j’ai eu en face de moi quelque chose de concret, de précis, une information, on ne m’oubliait pas. J’ai pu aller déjeuner. Je me suis offert une vodka, deux vodkas, pour me sentir dans une ivresse légère, irresponsable, pour entrer dans un univers où une heure vaut une minute, et où d’image en image, tout à coup j’allais tomber sur la bonne, et ce serait lui. J’étais, dans un aéroport, une mère qui attend son enfant qui vient la rejoindre, au milieu de l’été : un personnage heureux en somme, privilégié même, j’aurais souhaité ce rôle s’il n’avait pas été le mien. Quelle richesse, quel cadeau, d’attendre un petit garçon, et juste ce petit garçon là. J’essayais de me rappeler sa tête, ses gestes, sa voix : très difficile, je pouvais tout juste évoquer, dans ma semi-ivresse, les quelques mots qu’il m’avait dits au téléphone, quelques jours plus tôt. Avec l’intonation, le timbre à peu près exacts, me semblait-il. Ma bienveillance attentive se portait sur les gens qui m’entouraient, ces Américains, ces hommes, ces femmes, ces enfants, qui déjeunaient autour de moi, dans un aéroport eux aussi, chacun pour une bonne raison. Cette femme très grosse, vraiment énorme, à l’américaine, et très jeune — vingt-cinq ans peut-être, avec une jolie tête, une expression chaleureuse et franche, et une jolie voix, animée. Combien de temps vivrait-elle, dans un corps pareil ? Quand elle s’est levée pour aller aux toilettes, c’était une tour flottante, les jambes n’avaient plus forme humaine, comment vit-on, femme et jeune, dans un tel monument ? Une telle fatigue de tous les gestes, une telle inadaptation aux sièges, aux portes, aux vêtements, un tel handicap devant les regards. Mais personne, dans cette Amérique, ne la regardait.
Et puis enfin on a pu aller attendre derrière des barrières, en laissant un grand passage vide, et de l’autre côté il y avait deux portes par où sortaient les passagers. De deux ou trois vols différents, par petits groupes de deux ou trois, ayant rempli les formalités de douane, qui les retardaient. Et le calvaire a recommencé. Parce que chaque fois que la porte s’ouvrait, ç’aurait pu, Ç’aurait dû être lui, et ça ne l’était pas. Des hommes, des femmes, des enfants, qui levaient les yeux, faisaient de grands signes, et je perdais tel ou telle de mes voisins immédiats qui attendaient comme moi — enfin qui avaient attendu, et qui n’attendaient plus. Jamais lui. Ni la jeune femme et la petite fille blonde, mère et fille, habillées en rouge ou en rose, j’en étais sûre, qui l’accompagnaient, et que je connaissais un peu. J’étais paralysée, j’avais décidé que si je bougeais tant soit peu, ou que si je parlais à quelqu’un, jamais je ne le retrouverais. Et c’est bien ce qui a failli se passer. Parce qu’au bout de deux heures, oui deux heures, de ce supplice, n’y tenant plus, j’ai décidé de franchir le no man’s land, sans me laisser arrêter par rien, et d’aller voir derrière les fameuses portes si oui ou non j’avais un fils quelque part. Débarqué comme les autres de cet avion arrivé deux heures plus tôt. Et, à la seconde même où j’ai poussé le battant de la porte tambour, à la même seconde précisément lui et ses deux co-passagères sortaient par l’autre porte. J’ai eu le temps de l’apercevoir, de l’imaginer presque, avant d’être tout à fait de l’autre côté, et c’était, une fois de plus, miraculeusement le miracle. Je pouvais maintenant jouer avec mes peurs, me raconter l’angoisse que ç’aurait été de ne pas le trouver de l’autre côté de la porte, tout le monde sauf lui, et de ne jamais deviner bien sûr qu’il était passé de mon côté à la seconde même où je passais du sien. Non, nous étions là, du même côté des portes et du même côté de l’océan, pour le meilleur et pour le pire, et à partir de là, jusqu’à la prochaine fois, risques partagés. Un enfant qu’on n’a pas vu pendant un mois, et qu’on aime, pendant quelques minutes, c’est un éblouissement. Il est plus grand, plus beau, plus aéré, il a plus d’assurance, de distance, il sourit, il parle, il mène le jeu. Il y a ce qu’il raconte, et ce qu’il ne raconte pas, tout ce qu’il a vécu de son côté qui le rend plus opaque, ou plus transparent, comme on voudra. Qu’il existe, c’est le bonheur.
Et pourtant. Tout au long de ces années, pour en arriver là, quelle difficulté de continuer à être soi pendant qu’il est lui, qu’il devient lui à son rythme et pas au vôtre. 0ui, c’est de cela que j’ai le plus souffert quand j’ai « élevé un enfant », comme on dit. La mal commodité constante de vivre avec un corps et demi. Sans aucune synchronisation. C’est l’expérience banale des femmes, elles le vivent sans s’en plaindre, je les vois dans le métro, dans les squares, qui écoutent, soulèvent, prennent par la main, tendent à manger, se laissent saouler de paroles et de cris, qui crient à leur tour, pour faire taire. Je me dis : « Comment font-elles ? » et parfois je me dis : « Comment ai-je fait ? » Je revois ce sentiment constant d’être contrariée dans mon rythme, d’être empêchée dans mes mouvements. J’ai un examen, il tombe malade la veille. Je sors dîner, il vomit sur moi à la minute où, tout habillée, je m’apprête à sortir. J’ai fait le projet de l’emmener se promener, il s’endort. Je reçois des amis, il ne s’endort pas, il faut chanter, après une chanson une autre chanson, et quand je le crois endormi, enfin, eh bien, il ne l’était plus. Il ne dort pas aux mêmes heures, mon sommeil à moi, la nuit, interrompu selon sa demande, ou mes angoisses, devient saccadé, par à-coups, il faut s’arracher du lit sur fond de fatigue invincible. On a connu des mères qui ont tué leur enfant parce qu’il refusait de prendre ses médicaments (France-Soir le… je ne sais plus la date de ce fait divers qui m’avait frappée). Comme je les comprends. L’enfant qui refuse, comble de méchanceté, ce qui serait bon pour lui, qui refuse qu’on lui fasse du bien. Une délectable petite cervelle d’agneau, achetée avec amour, décongelée avec patience, cuisinée avec scrupule et compétence. Nous nous sommes battus une heure durant lui et moi (il avait un an peut-être), tous les deux en larmes, et lui bouche cousue sauf pour crier. Et au bout d’une heure, ivre de rage, de frustration, de honte et de colère, insensible et sensible à la fois au ridicule, à l’incohérence de ma conduite j’ai cédé, j’ai capitulé, j’ai renoncé. Plus jamais une cervelle, de porc, d’agneau, de volaille ou d’hirondelle, n’a franchi la porte de ma cuisine depuis ce jour-là. C’est un mets tabou. Je pense que quand il sera plus grand et qu’il voudra afficher ses goûts culinaires, il aura, par rapport à la cervelle, une décision à prendre. Mais moi je serai morte. Enfin, c’est probable. Et dans la rue, un corps et demi, dont un tout petit, et lourd, et maladroit, et inconscient du danger, quel souci de chaque seconde. Toutes ces manipulations, sac à main plus provisions plus petite voiture plus enfant, Escalier plus valise plus auto plus enfant. Porte palière plus portes d’ascenseur plus porte vitrée plus porte d’entrée plus enfant. Feu rouge, enfant à retenir, feu vert, enfant à tirer. Et l’enfant hurlant dans un Monoprix, vous connaissez ? Vous connaissez l’air avec lequel vous regardent vendeuses, caissières et clientes, quoi que vous fassiez ? Que vous fassiez semblant de ne rien entendre, ou que vous battiez l’enfant, ou que vous le « raisonniez ». Et « raisonner » un enfant qui hurle, vous avez déjà essayé ? On le fait une fois, pas deux.
Oui, comment ai-je fait, et comment font-elles toutes, comment faisons-nous ? Toujours un fil à la patte, plus jamais le regard tout à fait libre, toujours retenir un peu son souffle, à la mesure du petit, selon ses besoins. Plus jamais, en sa présence, la séduction ou l’émerveillement devant un autre adulte. Et, en son absence, plus jamais l’esprit tout à fait libre, pour voyager par exemple comme si le monde était encore à découvrir. L’épée de Damoclès, à tout instant le téléphone peut sonner, ou, à l’heure prévue, la sonnette de la porte peut ne pas sonner.
À ce moment-là quoi ? Toute femme vous dira — et je dis : j’aime mieux ne pas y penser. Ne parlons pas de ces choses-là.
Le petit Hamac le sauf qu’elle ne l’appelle plus Hamac : s’il est une chose que sa mère souhaite au monde, c’est de mourir avant lui, de mourir pendant qu’il est encore vivant, bien vivant.

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