Les Temps modernes, n° 358, « Petites filles en éducation », mai 1976.
Sarah, la benjamine, 7 ans et demi
Corinne et Rosalie, sœurs jumelles, 8 ans et demi
Emmanuelle, pas tout à fait 9 ans
Brigitte, 10 ans, Anne, 10 ans, Véronique, 11 ans, toutes les trois dans la même classe, en 7e
Eva, 10 ans, Charlotte, 10 ans, toutes les deux dans la même classe, en 6e
Julie, 11 ans, en 6e
Dix petites filles écoutées par moi, dix entretiens individuels et en groupe [1] que je présente ici dans un découpage assez libre, espérant faire apparaître à la fois : 1) des séries de réponses, intéressantes par leur constance ou leurs oppositions, à un petit nombre de questions posées dans chaque entretien ; 2) une ébauche de portrait de chaque petite fille telle qu’elle est apparue à travers son discours. Dans l’idéal, pour chacune des dix, sa vision de nous et notre vision d’elle. Nous les grandes personnes, nous l’école, nous les métiers, nous les couples adultes, nous les parents, nous ce qu’elles seront et ce qu’elles ne seront pas plus tard. Je dis dans l’idéal, puisque nous les avons faites, et ne cessons de les faire à notre image, et que les questions mêmes que nous nous posons sur elles, dans un effort pour considérer qu’elles sont — peut-être — différentes, sont nos questions, donc des réponses ou des cadres de réponses. Malgré ma volonté de discrétion, dix mères m’ont parlé à travers leurs filles. Mères au demeurant peu représentatives de la population française dans son ensemble : mères parisiennes, journalistes ou professeurs pour la plupart, ou intellectuelles-au-foyer, une mère adoptive, deux mères divorcées. Je ne peux donc même pas espérer prouver quelque chose sur ce-que-la-famille-française-fait-des-petites-filles. Le seul piège auquel j’ai la prétention d’avoir échappé, c’est la prétention à la neutralité, Un autre aussi peut-être : les conclusions abusives. Faute de faire dans l’enquête scientifique, dans l’échantillonnage étalonné, dans les résultats pondérés, il m’a semblé que l’attention au détail, l’attention aux hésitations, aux pauses, aux reprises, aux insistances, à tous ces mouvements qui produisent le discours en obéissant à des nécessités cachées, serait une première forme de l’attention (et la seule à ma portée) qui permettrait à ces petites filles, peut-être, de nous dire ou de tenter de nous dire, sur elles-mêmes et sur nous, autre chose que ce que nous ne savons que trop bien pour le leur avoir appris.
Mon ennemi, mon frère
S’il est un domaine où l’ambivalence éclate plus que partout ailleurs, dans les propos des petites filles, c’est celui des rapports avec le frère, qu’il soit plus grand ou plus petit. Le frère est celui qui vous « embête » ou vous tape dessus, qu’on admire et qu’on craint, celui contre qui on réclame l’arbitrage des parents, celui qui fera les métiers qu’on ne fera pas. Trouver avec lui un modus vivendi est un problème quotidien.
Corinne et Rosalie ont un frère de onze ans et demi. A la question : « Est-ce qu’il joue avec vous ? » Corinne répond « pas beaucoup », et Rosalie, de son côté, « non ». Pourquoi ? « Parce qu’il est plus grand, il s’intéresse aux grandes choses » [2].
Le frère de Julie a douze ans. Si elle est contente d’être une fille c’est, négativement, à cause de lui :
JULIE : « Je vois Ludovic autour de moi et ça me donne pas envie d’être comme lui. C’est surtout qu’il est tellement grossier, c’est pas un petit garçon modèle. Je vois le frère d’une de mes amies, il est bien élevé, et puis il est très gentil, sa mère peut lui demander des services et tout ça, il est pas brutal comme un garçon, comme la plupart des garçons d’ailleurs. »
On a donc deux fois le portrait de Ludovic, la deuxième fois a contrario. Les difficultés de coexistence entre le frère et la sœur tiennent aussi, d’après Julie, au fait qu’ils sont très différents :
JULIE : « J’ai tout le temps des amies ici, et lui il aime pas ça, il invite jamais personne… lui il joue avec ses Big Jim, et puis il se fait plein de petits trucs, il arrange des choses pour son petit salon, mais il aime pas inviter des amis, il aime beaucoup mieux jouer tout seul. »
Entre Emmanuelle et son frère de onze ans, il n’y a pas cette paroi invisible, cette guerre froide permanente. L’ennemi cherche le contact, c’est plutôt la technique du harcèlement :
EMMANUELLE : « Par exemple je veux pas un jeu, je veux pas ce qu’il veut faire, et alors il m’énerve à la fin, alors moi je vais dans ma chambre, je dessine, alors comme il s’ennuie lui, il peut pas avoir de copains — quand on va à la piscine, allez hop j’invite un copain, il peut pas sans copain — alors moi, quand je veux me débarrasser de lui je dessine, alors il commence à m’embêter, tout ce qu’il a à faire si il s’ennuie ben il m’embête, alors il me prend mon feutre dans les mains, alors ça fait des histoires, puis après on se chamaille et puis on pleure, après je lui fais mal quand on se bagarre, puis lui il me fait mal alors il pleure, puis alors ça continue… par exemple à table, je veux quelque chose, il dit non tu l’auras pas, alors il le garde, il le garde, je peux pas m’en servir pour manger — déjà que j’aime pas manger — alors moi j’attends, puis après il en a un peu marre de faire ça, alors il le pose et je peux le prendre. »
On a vu qu’Emmanuelle installe dans son récit, par le rythme et les symétries, le climat affectif des combats en sacrifiant au besoin l’exactitude formelle (« puis il me fait mal alors il pleure… »). Très à l’aise dans cette atmosphère de guérilla, elle ne se pose pas en victime sans défense : « Quand il m’embête, je lui tape dessus, j’ai que ça à faire. » Mais elle sait bien qu’elle ne peut pas avoir le dessus par la simple force physique :
EMMANUELLE : « Oh ben Claude il est plus grand, il est plus fort ; il est plus gros, il est plus lourd que moi, alors il m’écrase, lui, et il fait du judo alors … moi je me retrouve toujours par terre.»
Elle a recours à d’autres techniques, bien connues, étiquetées par elle : « Moi je suis assez rapporteuse quand on m’embête. » Mais apparemment sa mère refuse d’intervenir, pour arbitrer ou punir : « Elle dit tu te débrouilles. » Reste la tour d’ivoire : « Des fois je lui dis, je veux plus te causer aujourd’hui, alors après il devient gentil puis je lui cause. » La boucle est bouclée sans traces, pas de sillons qui se creusent. Emmanuelle donne l’exemple de rapports vécus dans une parfaite élasticité.
Le mythe de la force du frère est inébranlable chez les petites filles qui ont un frère plus jeune. Charlotte jure qu’elle n’a jamais été aussi forte que son frère qui a pourtant deux ans de moins qu’elle. Eva se réjouit de l’inégalité d’âge qui rétablit un certain équilibre :
EVA : « Un frère plus jeune c’est bien parce que, le frère vous tape, on peut lui rendre les coups, mais si c’est le contraire on peut pas, si c’est une fille elle tapera pas son frère si elle est plus petite, mais le frère il la tapera… : Daniel je peux lui rendre parce que je suis plus grande, mais il a la même force que moi… peut-être parce que c’est un garçon, c’est pas qu’ils sont plus forts mais ils veulent plus gagner, moi je me dis que si je lui fais vraiment très mal, après il sera plus ami avec moi, ou que je risque de lui faire mal vraiment, mais lui il est plus petit, alors il se dit, oh j’ai moins de force que ma sœur, alors moi je mets toute ma force. »
On comprend bien ce qu’Eva veut dire quand elle dit que si elle lui fait vraiment très mal elle risque de lui faire mal vraiment : il y a là une frontière entre le subjectif et l’objectif, entre le symbolique et le réel, qui est mal délimitée, elle a donc Ia prudence de ne pas s’aventurer dans cette zone. Alors que le moins-fort qui met toute sa force est en pleine légitimité quelle que soit l’issue. Il n’y a pas opposition entre le droit et la force : le petit mâle règne par la force, même s’il ne la possède qu’en droit. Sa sœur, même physiquement plus forte, n’est pas détentrice de la force qui fait la loi, c’est un tour logique qui mérite qu’on y réfléchisse.
La sœur aînée joue sans vergogne sur l’alliance avec les grandes personnes, Charlotte avoue : « C’est souvent mon frère qui prend, parce qu’on croit souvent que c’est lui, des fois je dis que c’est moi qui ai commencé, mais pas souvent. » En échange les parents peuvent compter sur elle comme courroie de transmission, elle intériorisera la règle et se chargera de la faire appliquer :
CHARLOTTE : « À midi il a sauté sur les coussins, alors j’étais pas contente, je lui ai dit qu’il fallait pas, et puis papa il aime pas trop qu’on saute dessus ! [3] »
Le champ clos des récréations
récréation : « temps de repos, de liberté
accordé aux élèves pour qu’ils puissent se délasser »
se délasser : « se reposer en se distrayant »
distraire : premier sens : « séparer d’un ensemble »
(Petit Robert)
La mixité scolaire impose aux petites filles une coexistence qui est vécue dans la classe comme une concurrence pacifique, et en récréation comme un affrontement collectif plus périlleux. Pour une fois les récits convergent :
CHARLOTTE : « Des fois les garçons ils nous tapent exprès comme ça, ils sont souvent beaucoup plus grands que nous alors on peut rien faire. »
VÉRONIQUE : « On se donne des coups de pied par-ci par-là les uns les autres… à nos récréations on va vite contre le mur, puis les garçons nous donnent des coups de pied, ou alors nous on l’échappe belle. »
EVA : « Au lycée quand on va dans les couloirs, quand on court, on nous fait tomber, les petits. »
BRIGITTE : « Parce que dans ces jeux y en a qui nous foncent dedans, alors quelquefois on tombe. »
EMMANUELLE : « Ils essaient de s’échapper puis ils nous prennent, les garçons contre les filles, les garçons ils arrivent à se débattre, ils courent plus vite, ils sont plus grands. »
ANNE : « On joue tous ensemble, mais c’est les garçons contre les filles, on joue, on s’attrape, puis quand tout le monde est attrapé, ce sont aux autres d’attraper. »
JULIE : « Nous on mord et on griffe, c’est notre seul moyen de défense quand y a des garçons qui nous embêtent… à l’école l’année dernière, il y avait deux cours de récréation mais il y a un passage où on peut se voir, et il y avait que tout le temps des filles qui se battaient avec des garçons. »
De toute façon là aussi il y a des parades, des stratégies défensives. La petite Sarah qui se plaint de ce que les garçons essaient d’attraper les filles n’est pas inquiète pour elle-même : « Moi on peut pas m’attraper, je cours trop vite. »
Eva sait se défendre verbalement :
EVA : « Quand on m’attaque je me défends, surtout quand on m’attaque par la parole ; là je me défends mieux que quand on m‘attaque par les coups, mais ça les oblige à me battre plus, alors je le fais pas souvent. »
Véronique, grande et forte, fonce dans le tas, et estime que c’est collectivement que les filles doivent passer à l’action :
VÉRONIQUE : « Je me défends, si il se bat, je me bats contre lui, puis après on voit celui qu’a gagné celui qu’a perdu… des fois j’attaque parce qu’ils m’embêtent, mais de toutes manières ils le savent très bien qu’on va attaquer un de ces jours : nous on attaque à plusieurs parce que eux ils sont plusieurs. Le bloc des filles d’un côté puis les garçons de l’autre. Des fois y a des garçons qui viennent vers les filles alors. On est tous à côté puis on dit « va-z-y Bibi », des choses comme ça. »
Mais, comme Eva, Véronique et ses copines, ont recours, de préférence, au défi verbal :
VÉRONIQUE : « Les garçons on leur donne des noms, par exemple y en a un, il vient d’Amérique depuis deux ans et il est grand, alors on l’appelle « l’Autruche américaine », y en a un autre on l’appelle « le Poulet », des noms comme ça, complètement idiots, mais pour les vexer, l’Autruche américaine ça le vexe, parce qu’on a vu un film sur l’Australie, y avait des autruches américaines, et pendant le film on a dit ben tiens, tu te reconnais pas, alors j’ai dit, tu te reconnais plus dans le film, ça le vexe parce que toute la classe le sait et maintenant toute la classe lui dit, même ses copains. »
Je demande si les garçons, de leur côté, donnent des noms aux filles :
VÉRONIQUE : « Oh… oui mais de toutes manières nous on s’en fiche complètement, puisque les filles ne les répètent pas, on leur redit le nom qui doive être, puis après les garçons le redisent. »
Vertu, s’il faut en croire Véronique, de la divine indifférence.
Epopée : le pain-sur-la-voiture
Quand le frère aîné est un jeune adulte, l’ambivalence de la petite fille à son égard est plus grande encore. Brigitte a un frère de dix-sept ans et demi. Quand je lui demande si elle se dispute, ou disputait avec lui, elle se lance d’une traite, spontanément, dans un récit à la fois passionné et flegmatique : une fable épique.
BRIGITTE : « Par exemple y avait un jour où on allait chercher du pain, et puis je suis montée sur ses épaules et je voulais plus descendre, alors il m’a posée sur une voiture complètement mouillée, et il m’a donné le pain et moi je voulais pas la porter, alors je l’ai mis sur une autre voiture puis je suis montée, j’ai dit « j’ai pas le pain», mon frère m’a dit « où est-ce qu’il est? » j’ai dit « eh ben je l’ai posé sur une voiture parce que j’avais pas envie de le porter », alors mon frère il m’a mis dehors et il m’a dit « va chercher le pain », alors moi j’ai sonné pendant cinq minutes à peu près, puis personne m’a ouvert, alors je suis allée chercher le pain, et puis je l’ai plus vu, alors je me suis dit « bon ben quelqu’un l’a pris », alors je suis remontée et mon frère m’a dit « c’est pas malin ce que tu viens de faire », et alors il me dit « bon ben moi j’ai envie d’aller chercher du pain parce que j’ai envie de manger le pain et je vais aller en chercher encore », et il était pas content, et alors il a regardé sous la voiture et le pain était sous la voiture, alors quand il est remonté, il me l’a lancé dans le front, puis je lui ai relancé, alors après j’ai pleuré parce que… ma mère m’avait grondée aussi. »
Le récit se déroule de façon réglée par action/réaction des protagonistes, de la paix fraternelle du « je suis montée sur ses épaules » au conflit armé du « il me l’a lancé dans le front puis je lui ai relancé ». La narratrice n’entre pas dans les motivations, ni dans les sentiments de l’héroïne, elle se borne à énumérer une série de comportements négatifs : « je voulais plus descendre », « je voulais pas le porter », « j’ai pas le pain ». Libre à nous d’y lire si nous voulons une attitude rebelle. L’héroïne ne cède que devant la menace d’exclusion : « personne m’a ouvert alors je suis allée chercher le pain ». La mère est tenue hors du jeu mais envahit rétrospectivement le récit par la dernière phrase : « ma mère m’a grondée aussi ». C’est la mère qui sanctionne officiellement l’issue et oblige l’héroïne à admettre sa défaite : « alors après j’ai pleuré ». J’ai demandé à Brigitte : « Tu as trouvé que tu avais tort ? » — « Sur le moment, je trouvais que j’avais pas tort. »
On peut évidemment interpréter ce récit dans le sens du dressage de la petite fille qui doit se soumettre à la loi du plus fort (le frère aîné) que vient sanctionner le droit (la mère). Violence physique, condamnation morale, la résistance est vraiment cher payée et la petite fille apprendra à filer doux pour faire l’économie de ces vains combats. Mais le ton même du récit oblige à nuancer cette interprétation : Brigitte garde le goût du combat, elle s’en rappelle la moindre phase avec une délectation contenue. On n’a pas le sentiment qu’elle est victime d’un arbitraire concerté, mais plutôt qu’elle s’exerce à prendre la mesure de l’ordre en voyant jusqu’où elle peut lui opposer le désordre. Rien en elle ne se brise, le jeu se déroule selon une logique interne que la petite fille comprend, puisqu’elle sait en reproduire les mécanismes et en faire un objet-de-récit.
Anatomie
La différence anatomique entre les garçons et les filles est évoquée par Eva dans le cadre de la discrimination opérée par les professeurs de gymnastique : les garçons font du judo, les filles n’en font pas. Pourquoi ?
EVA : « Je sais pourquoi : parce qu’ils ont peur qu’on reçoive des coups dans le zizi. »
QUESTION : Et les garçons alors ?
EVA : « Eh bien tant pis, mais ils ont peur de ça, ils l’ont dit, le maître de gymnastique il l’a dit aux parents d’élèves, il a dit que ça pouvait faire mal au zizi des filles… »
CHARLOTTE interrompt : « à la vessie. » (rires)
EVA : « Ils croient que les garçons ils auraient moins mal peut-être, ou que c’est moins important la vie d’un garçon. »
Le sentiment est mêlé : l’infériorité effective d’être exclue d’un certain type d’exercice n’empêche pas Eva de se « récupérer » en affirmant que si on protège davantage la fille, ce n’est pas (seulement) qu’elle est fragile, donc inférieure, mais plus précieuse. « C’est moins important la vie d’un garçon » renvoie à une pratique sociale réelle, puisqu’on envoie les garçons se faire tuer à la guerre. Les femmes sans doute doivent être protégées pour continuer à faire des enfants — des garçons qui se feront tuer à la guerre et des filles qui feront des enfants.
Véronique, elle, fait état de cette discrimination mais sans interpréter, en s’y soumettant, comme semble l’indiquer son bizarre lapsus sur la loi :
VÉRONIQUE : « J’aimerais bien faire du patin à glace, j’aimerais bien continuer la gymnastique parce que je fais de la gymnastique, dans un club. »
— Garçons et filles mélangés ?
— Non mais les groupes de gymnastique c’est pas les mêmes, parce que pour les garçons ils font des anneaux, ils font des choses comme ça et pas nous.
— Pourquoi vous ne faites pas d’anneaux ?
— Parce que la loi… quoi, Madame D. ne veut pas qu’on fasse des anneaux, on fait pas le cheval comme ils font, avec deux…
— Le cheval d’arçons ?
— Non, nous on fait le cheval d’arçons, mais eux y a des anses à leur cheval.
— La loi ?
— Non, c’est pas la loi, je sais pas pourquoi… »
C’est pour des raisons d’esthétique anatomique que Sarah s’attache au maintien de la stricte différence entre rôle maternel et rôle paternel. Toute suggestion d’inversion est rejetée non pas comme absurde mais comme « moins jolie ». À la question : « Et si les hommes avaient des bébés ? », elle répond :
SARAH : « Non, parce que ça serait pas joli quand on aurait des seins, les seins c’est plus joli qu’y ait des femmes qui ont des seins que les hommes, c’est pas joli quand ils ont des seins. J’ai déjà vu une photo dans un livre, c’était un livre très drôle, on avait fait une blague, on avait dit que les hommes c’était des femmes, alors on leur avait dessiné des seins. »
Tirésias est inacceptable, pour Sarah les seins sont moins un attribut qui complète la femme et dont il ne faut pas la priver qu’un accessoire drolatique si on l’imagine plaqué sur l’homme. Pour elle l’expression « avoir des bébés » n’appelle pas l’image de la grossesse ou de l’accouchement, mais celle de la fonction nourricière.
L’avenir
Dix petites filles seulement, dix petites filles de milieux comparables sinon strictement identiques, et pourtant tout l’éventail est là des attitudes possibles vis-à-vis du choix d’un métier et d’un mode de vie adulte. Il arrive qu’une même petite fille ne se refuse pas des perspectives incompatibles : Sarah veut être professeur d’anglais et millionnaire, Julie veut faire du cinéma et rester à la maison toute la journée avec ses quatre enfants, Charlotte voudrait « travailler et à la fois pas travailler ». Véronique affirme à grand bruit qu’une femme peut faire absolument n’importe quel métier, pilote de course pourquoi pas, mais choisit modestement pour elle-même sage-femme. Et quand je lui dis : pourquoi pas médecin ? tu gagnerais plus d’argent, elle répond : « l’argent ne fait pas le bonheur ». Anne qui est la seule des dix à dire clairement, sans hésitation, sans flottement, quel métier elle a choisi, semble aussi la plus cohérente quant aux moyens à mettre en œuvre et aux conséquences familiales à aménager.
Corinne veut « faire maîtresse » et Rosalie sa sœur jumelle aussi « parce que j’aime bien écrire au tableau » : le modèle fonctionne ici de la façon la plus immédiate, la plus mimétique. Il s’agit d’entrer, en reproduisant ses gestes, dans ce personnage qui détient la craie et parle de l’estrade.
Sarah, à sept ans, a des idées assez arrêtées et que rien n’arrête, surtout pas les entraves de la logique.
SARAH : « Je voudrais être professeur d’anglais parce que c’est du gâchis si on apprend l’anglais à l’école et puis ça sert à rien.
— À quoi ça sert, l’anglais, au fond ?
— À apprendre un autre pays, si par exemple mon papa est américain, il veut aller en Amérique, et moi je sais pas parler l’anglais, l’américain, s’il y a une petite fille, je pourrai pas lui parler.
— Tu vois d’autres métiers ?
— La danse, de jouer dans une pièce de théâtre.
— C’est mieux pour une femme que pour un homme ?
— Oui.
— ?
— Parce qu’elle est plus belle.
— Et comme métier comme un homme ?
— De faire du cinéma.
— C’est mieux pour un homme ?
— Oui, parce que la femme, il faut qu’elle s’occupe de son bébé, si elle a un bébé, il faut qu’elle s’en occupe… mais elle peut le donner à une dame.
— Et pour faire du théâtre, ça la dérange pas autant ?
— Oui, mais si elle donne son bébé à une dame qui la garde, elle peut le faire.
— Tu vois d’autres métiers pour les hommes ?
— De faire les chèques, dans une banque, et donner l’argent dans une banque.
— Et une femme, c’est pas bien d’être banquier ?
— Ben si, c’est bien aussi.
— Tu aimerais gagner beaucoup d’argent quand tu seras grande ?
— Je voudrais être millionnaire.
— Comment vas-tu faire pour ça ?
— Si je fais bien mon travail, qu’on me renvoie… qu’on m’envoie pas à la porte.
— Tu crois qu’un professeur d’anglais, ça peut être millionnaire ?
— Je sais pas si je voudrais tellement faire de l’anglais à des gens parce que je voudrais être policier, parce que c’est mieux, parce que je fais circuler les voitures, y a des femmes qui le font.
— Tu aimerais être motard ?
— Oui, mais j’aime pas tellement les motos, parce que ça fait du bruit, mais je voudrais bien être dans un car de police… ou je voudrais être taxi, parce que je voudrais bien apprendre où on va, les rues et tout ça.
— Tu n’aurais pas peur ?
— Non, moi j’ai pas peur, mais je voudrais pas que, par exemple je dis… je regarde pas, j’ai idée que ça coûte neuf francs, et qu’on me donne six francs, sinon je le fais pas sortir avant qu’il m’ait donné neuf francs.
— Tu n’aurais pas peur d’être attaquée ?
— Mais je mettrais toujours sous mon fauteuil pour personne qu’il le voie une carab… non un téléphone pour téléphoner si jamais y a un cambrioleur qui veut me prendre mon taxi, je téléphone à la police.
— Mettre une carabine, ce serait une bonne idée ?
— Oui, mais si y a quelqu’un que je tue, c’est moi qui vais en prison, pas le voleur.
— Tu aimerais tirer à la carabine ?
— Ça tue beaucoup de gens et c’est pas bien quand on voit du sang et tout ça, quand il y a un film d’horreur, moi je prends le journal, je me cache pour pas voir le sang… si jamais on pend quelqu’un, on lui enfonce un bon coup de couteau, moi je regarde pas. »
L’évocation horrifiée-fascinée des films de la télévision où l’on donne « un bon coup de couteau » est évidemment pour Sarah quelque chose de bien plus vivant, bien plus actuel que ces affaires de grandes personnes que sont les métiers. Quand elle en nomme un, elle s’arrange pour le raccrocher à des préoccupations ou à des fantasmes de la petite fille qu’elle est aujourd’hui : professeur d’anglais c’est pouvoir parler à une petite fille américaine, policier c’est pouvoir s’asseoir dans un car de police (véhicule presque aussi prestigieux, dans la panoplie des jouets, que la voiture de pompiers), chauffeur de taxi c’est savoir le nom des rues, c’est-à-dire sans doute se passer des parents pour circuler dans Paris. Et millionnaire, c’est la baguette magique, la clef de tous les désirs. La différence de statut entre théâtre féminin et cinéma masculin laisse assez perplexe : si les femmes sont plus belles que les hommes, cela cesse-t-il d’être vrai dans les films ? Mais le théâtre est le monde féerique où se projette la petite fille qui veut être belle, admirée, alors que le cinéma est un univers d’hommes, un univers technique plein de caméras et d’appareils de projection. Le paraître contre le faire, une fois de plus.
Julie, pourtant, veut faire du cinéma. C’est un milieu qu’elle connaît bien par ses parents :
JULIE : « Il y a beaucoup de métiers que j’aimerais, chef d’orchestre, faire du cinéma… moi aussi j’aimerais bien faire ça parce que ça m’amuse beaucoup d’être sur les tournages et tout ça, mais après ça m’ennuie énormément d’aller au cinéma, j’aime pas tellement être dans une salle et regarder deux heures d’affilée un film… »
Il ne s’agit pas pour elle de projet, plutôt d’un univers fantasmé. « Aucune idée » répond-elle quand on lui demande directement ce qu’elle veut faire plus tard, ou alors elle annonce ce qu’elle ne veut pas faire :
JULIE : « Je sais pas parce que pour l’instant y a … en tous cas pas médecin ni chirurgien ni tout ça. Parce que je peux pas. Dès que je vois même dans un livre de sciences naturelles l’intérieur d’une petite souris même, ça me dégoûte… j’aime pas voir des bébés malades et tout ça… »
Son frère veut être architecte, pourquoi cela ne la tente-t-il pas ? Julie affiche sa paresse comme une donnée rédhibitoire, un déterminisme bien ancré dans la légende familiale :
JULIE : « Je suis pas assez pour l’instant je peux pas juger parce que je suis pas assez travailleuse.. il faut pas être paresseuse comme moi… parce que je le sais, je suis très paresseuse… ben, je sais pas, l’après-midi maman disait, oh si j’étais comme toi, je broderais, je coudrais, je ferais tout ça, tout ça, tout ça, et puis moi ça m’embête.
— Être paresseuse, c’est de ne pas faire des travaux manuels ?
— Non, paresseuse, par exemple, c’est je commence plein de choses et puis après j’ai la flemme de continuer à les faire. »
J’explique à Julie qu’être chef d’orchestre, c’est beaucoup de travail, elle le sait bien, et d’ailleurs ce n’est pas le seul obstacle à la réalisation de ce qui n’est qu’une sorte de rêve flatteur :
JULIE : « Et puis ça m’obligerait de beaucoup voyager, c’est ça qui m’ennuie, j’aime beaucoup voyager mais j’aimerais pas laisser mes enfants seuls, moi je suppose que je serai très attachée à mes enfants. »
À un autre moment de l’entretien j’ai demandé à Julie :
« Comment aimerais-tu voyager ? » sans préciser le sens de ma question. D’autres petites filles avaient répondu « en train où en avion », Julie, elle, a répondu sans la moindre hésitation : « sans mes enfants ». L’activité du voyage, comme les activités professionnelles, est liée pour elle à l’âge adulte c’est-à-dire à l’âge de la maternité. Elle n’a aucune imagination de cette période intermédiaire que pourrait être l’adolescence, elle se projette directement dans le rôle de sa mère telle qu’elle se voit près d’elle aujourd’hui. Etant la seconde de trois enfants, elle n’a pas connu l’étape où sa mère n’avait qu’un enfant et dit toujours elle-même au pluriel « mes enfants ». Elle reproduit un modèle purement statique, comme une sorte de calque, sans imaginer que sa mère ait pu avoir une histoire avant sa propre naissance, et sans se représenter elle-même prise dans une évolution, dans un dynamisme. Elle le dit très bien d’ailleurs : « Je vis au jour le jour ». Les petites filles de son âge qui ont le projet d’apprendre un métier établissent au contraire une continuité temporelle qui prolonge la scolarité. Même si le métier représente une rupture, il n’y a pas ce saut qualitatif, magique, qui permet d’être à la fois, en même temps, par une simple inversion du rapport, l’enfant-pour-la-mère et Ia-mère-pour-l’enfant. Sa réponse à la question : « qu’est-ce que c’est qu’une petite fille ? » est éloquente à ce sujet : « Par rapport à une femme, c’est plus enfant, quoi. » (ce n’est pas moi qui avais imposé la précision « par rapport à une femme ».)
A l’opposé, Anne, qui est un peu plus jeune qu’elle, se projette dans un avenir où elle aura mis en œuvre les moyens nécessaires pour faire le métier qu’elle veut faire : « Je voudrais être archéologue ou géologue ». Quand je lui demande ce qui lui en a donné j’idée : « Parce que j’aime bien chercher des pierres et puis chercher des choses [4]. »
Anne sait aussi quelle préparation il lui faudra : « Des sciences et de la mathématique ». Comme je m’étonne qu’elle sache avec précision deux noms de métiers si strictement spécialisés, elle m’explique : « J’ai demandé à mon père qu’est-ce qu’il y avait comme métier où on cherchait des pierres, des choses, il m’a dit ces deux-là. » Pour le cas où l’on oublierait que le milieu a son rôle à jouer. Je lui demande enfin en quoi consiste la différence entre archéologue et géologue, elle en a une idée :
ANNE : « Archéologue ça ressemble plutôt un peu… les trucs d’histoire, et géologue c’est les pierres. »
Du coup, c’est logique, c’est l’avenir familial qui est un peu dans le flou, qui sera soumis aux circonstances.
« — Combien auras-tu d’enfants ?
— Trois ou quatre.
— Tu seras sévère avec eux ?
— Non… c’est pas sûr que j’en aie.
— Plutôt tu te marieras ou pas ?
— Je sais pas encore.
— Si tu te maries, tu aimerais que ton mari fassse quoi comme métier ?
— Ce serait comme moi, quoi…
— Et alors les enfants ?
— Ils seraient à l’école.
— Mais qui irait les chercher ?
— Ben, quand ils seront petits, on s’arrangera, mais quand ils seront grands, ils reviendront tout seuls.
— Tu aimerais mieux que ta mère ne travaille pas, qu’elle soit plus souvent à la maison ?
— Oh, j’aimerais mieux, mais enfin ça m’est un peu égal. »
Le sentiment qu’on a, à l’écouter, c’est qu’elle refuse de se laisser embarrasser par de faux problèmes, de faux dilemmes : qui veut la fin veut les moyens, « on s’arrangera ». Bien sûr, il faut se garder de ses propres projections, on est si content de trouver — enfin — une petite fille qui a un avenir (je veux dire par là : qui veut un avenir) qu’on a tendance, sans doute, à marquer d’une façon ou d’une autre son approbation, elle ne peut pas ne pas le sentir, donc ne pas en tenir compte. Mais même en faisant la part des choses, il m’a semblé que les « freins-au-désir-de-réussite » que l’éducation des filles a pour fonction de mettre en place étaient, dans le cas d’Anne, absents pour le moment. À mille lieues de l’adolescence elle semble, par là-même, protégée dans son développement intellectuel. Ses autres interventions, dans la discussion avec Véronique et Brigitte, le confirment. Aimerait-elle avoir un mari étudiant ?
ANNE : « Oh ben non, moi j’ai pas envie de rester là à me tourner les pouces pendant que lui il fera un travail qui l’intéresserait. »
Considère-t-elle qu’élever ses enfants c’est un métier ?
ANNE : « Non… parce que… c’est pas quelque chose… archi-intéressant. »
Bien sûr on peut toujours exploiter cette réponse dans le sens dévalorisation-du-rôle-de-la-femme. Etant donné le contexte, ce serait sommaire et injuste. Ce qui émerveille au contraire, c’est qu’une petite fille puisse ainsi refuser, en toute simplicité, en toute sérénité, de se laisser mystifier par les discours sur le noble, l’irremplaçable rôle de la mère-au-foyer. C’est qu’elle puisse déclarer « le roi est tout nu » et démasquer ingénument l’hypocrisie la plus répandue.
Emmanuelle, qui n’a pas encore neuf ans, a en commun avec Sarah, qui n’a pas encore huit ans, d’avoir plusieurs cordes à son arc. En premier choix, elle veut « faire actrice de cinéma ». Difficile de savoir quels sont ses « modèles identificatoires ». Tout ce que j’obtiens, quand je lui demande quelles actrices elle admire, c’est : « Y avait une fille qui jouait très bien dans Zorro ». Qu’est-ce qui lui plaît dans ce métier ?
EMMANUELLE : « Moi je trouve ça bien de jouer dans les films, parce que comme ça on peut aller voir ses films, on peut se voir faire du cinéma, c’est amusant, comme si on nous enregistrait, on s’entend mais en même temps on se voit. »
La fascination du miroir. Qu’il y ait besoin d’un apprentissage reste très abstrait pour elle, en même temps que cela va de soi : « Quand on passe nos études on s’exerce. » Par contre elle se représente bien le processus technique du tournage :
EMMANUELLE : « D’abord on fait une première fois, et puis après si c’est oui, on tourne et ils font ce rôle, et puis y a une caméra qui tourne, et puis après la caméra elle la passe au cinéma puis alors je me vois. »
Emmanuelle, à la différence de Véronique, ne nie pas qu’il y ait des limites imposées aux filles dans le choix du métier, C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles elle aimerait mieux être un garçon : « On peut faire en tout cas je crois plus de métiers quand on est un garçon. » Exemple ?
EMMANUELLE : « Les filles souvent ça aime pas faire par exemple celui qui conduit un avion, y en a rarement… les cyclistes qui font le tour du truc à la télé… les foot, les boxeurs… du judo… si quand même y en a… »
Pour elle non plus l’argent ne fait pas le bonheur. Aimerait-elle gagner beaucoup d’argent ? « Pour moi, c’est pas ça qui compte, c’est que mon métier me plaise. » Refrain connu, qui semble affecter moins les garçons. Les frères, eux, veulent gagner beaucoup d’argent, sans que leurs sœurs soient en mesure d’en tirer la moindre conclusion. Alors, quels métiers « plairont » à Emmanuelle ?
EMMANUELLE : « Y a actrice, y a docteur, j’aimerais bien être une caissière, moi j’aime bien faire des fricoti des fricota, secrétaire j’aimerais être, on fait des fricoti on dit ah ce papier-ci, ce papier-là…. »
L’air important des grandes personnes, et la valeur quasi sacrée de leurs « papiers », comme cela impressionne les petites filles. Même en dehors du théâtre ou du cinéma, c’est un rôle qu’elles rêvent de jouer : sur l’estrade, derrière une caisse, derrière un bureau. Et docteur ? « Moi j’adore jouer au docteur, on fait des piqûres, on fait tout. » S’il s’agit de faire des piqûres je demande à Emmanuelle, me rappelant l’entretien avec Véronique, pourquoi elle ne serait plus plutôt infirmière. Emmanuelle se fait expliquer la différence. Je dis : « On fait ce que le docteur vous dit de faire ». Du coup, refus très net : « Moi j’aimerais pas qu’on me commande », et la discussion s’oriente vers les problèmes de pouvoir, et la description ambivalente d’une camarade de classe qui « sait s’y prendre pour commander, très bien, elle invente des jeux très très bien avec toute la classe, puis comme les garçons ils sont un peu idiots, d’ailleurs moi aussi. »
Comme avec Anne, je soulève le problème des enfants pour une femme qui travaille. Ce qui est clair déjà c’est que, suivant sans doute l’exemple ou les conseils de sa mère, Emmanuelle souhaite avoir un travail avant d’avoir des enfants :
EMMANUELLE : « Faut longtemps pour faire un travail. Si jamais on se divorce, on n’aura pas de métier comme c’est souvent les mamans qui prennent les enfants… »
De toute façon, les enfants, elle n’en veut pas trop :
EMMANUELLE : « Moi, au bout de trois, ça me suffit, hein… dans la famille de maman ils étaient neuf, y en a toujours un qui pleure, un, il se bataille, en rentrant de l’école ils sont excités... »
Emmanuelle a envisagé les modalités techniques avec plus de précision qu’Anne. Ça ne peut pas se faire sans une prolétaire de la prolétaire du prolétaire :
EMMANUELLE : « Si je travaille, le matin ils iront à l’école, y aura une jeune fille, elle accompagnera à l’école les trois enfants — ou les deux — à midi, si la cantine est trop chère, la jeune fille viendra les rechercher, les faire manger, et le soir je serai là. Plus tard, quand ils seront grands, quand ils auront… quand le premier aura neuf ans, je pourrai compter sur lui pour garder les autres. »
Se fera-t-elle aider par son mari ? Sur ce point elle est catégorique :
EMMANUELLE : « Qu’il fasse pas toujours son travail, dans son travail bla bla bla, qu’il fasse un peu le ménage, parce que moi j’ai déjà à m’occuper des enfants, ça suffit ! »
Mythologie : le clochard-et-ses-frères-et-sœurs
La discussion — passionnée — sur le clochard vu du point de vue des frères et sœurs non-clochards a démarré de la façon la plus inattendue, la moins sollicitée, à partir d’une question anodine reliée aux précédentes : « Est-ce que c’est important de gagner sa vie ? » Dans l’optique moralisante qui est systématiquement la sienne, Véronique a répondu : « Si on gagne assez pour vivre, ça suffit. » Et Brigitte a renchéri : « Oui c’est vrai parce que, quand on a beaucoup d’argent, on le fait dire dans le journal, dans les journaux, et les cambrioleurs ils viennent cambrioler l’argent qu’y a… » C’est parti sur les riches et les pauvres, avec jugements sévères portés par Véronique, Anne et Brigitte unanimes : « Quand on a beaucoup d’argent on se prend pas pour n’importe qui », « On pense pas aux pauvres, on se dit bon moi j’ai mon argent et les pauvres ça fait rien », « Quand on est riche on a tout et ça devient naturel de s’acheter plein de trucs, c’est comme si on faisait rien », bref le riche est orgueilleux, égoïste et blasé, les petites filles ne voudraient pour rien au monde lui ressembler.
C’est alors que Brigitte a dit : « Oui, mais les pauvres sont pas très heureux non plus, parce qu’ils mangent pas beaucoup, ils mangent le minimum », et que Véronique lui a fait remarquer : « Oui, mais y a des gens, ils ont voulu être pauvres, par exemple les clochards ». Je reproduis ici la discussion, bien qu’elle constitue une dérivation imprévue par rapport à la trajectoire visée dans les entretiens. Elle montre à quel point la frontière est instable (à cet âge ? chez les petites filles ? chez les enfants en général ?) entre l’imaginaire et le vécu : elles étaient prêtes, toutes les trois, à s’écharper à propos de leur frère-clochard ou de leur sœur clocharde. Elle montre aussi à quel point est déjà intériorisé le code moral qui valorise l’effort, le mérite individuel, la solidarité prudente. Elle livre enfin certains des fantasmes personnels de chacune des trois petites filles. C’est ainsi qu’à propos de paquets, Brigitte expose la peur qu’elle a des paquets fermés qui pourraient contenir une bombe. De façon surprenante, le dernier-des-métiers, celui qu’on ferait pour éviter de coucher sous les ponts, n’est aucun des métiers traditionnellement situés en bas de l’échelle des salaires et du prestige. C’est, sans souci des qualifications nécessaires, et subdivisé en deux, un métier qui se rattache sans doute, affectivement, à de mauvais souvenirs : 1) dentiste, 2) docteur.
VÉRONIQUE : « Oui, mais y a des gens, ils ont voulu être pauvres, par exemple les clochards, eh ben ils ont voulu être pauvres.
BRIGITTE : « Ça, ça dépend, je sais que quelquefois, c’est parce qu’ils trouvent pas de travail.
VÉRONIQUE : « Oui, mais ils pourraient rester chez eux.
BRIGITTE : Ils ont pas de maison, ils ont pas d’argent.
VÉRONIQUE : Ben, leurs frères et sœurs.
VÉRONIQUE : « Ils sont bien nés un jour, ils avaient bien des frères et sœurs.
BRIGITTE : Mais les parents devaient être pauvres avant.
VÉRONIQUE : Non, c’est pas sûr.
BRIGITTE : Ç’est pas sûr mais enfin… ou peut-être qu’ils sont morts, leurs parents.
ANNE : Les frères et sœurs, ils ont pas à se charger, quand ils sont grands, de leurs autres frères.
VÉRONIQUE : Mais si, je trouve, parce que par exemple, des fois mon oncle, il se charge bien de ma maman, parce que des fois on a envie d’avoir des renseignements, des trucs comme ça, puis des fois il nous rend bien service.
ANNE : Mais à ce moment-là, l’autre il a plus qu’à se laisser aller et tout ça.
VÉRONIQUE : Mais non pas du tout, on peut très bien lui demander des renseignements sans qu’il se laisse aller.
BRIGITTE : Le clochard, de toute façon, il sait pas où habitent ses frères et sœurs, et ses frères et sœurs le savent pas non plus, parce qu’ils sont couchés, ils se couchent où ils peuvent avec les couvertures qu’ils ont…
QUESTION : Si ton frère devenait clochard plus tard, qu’est-ce que tu ferais ?
VÉRONIQUE : De toute manière, comme je suis sûre qu’il ne deviendra pas clochard, parce qu’il pourra très bien venir chez moi, ou alors chez mon frère, chez mon autre frère.
BRIGITTE : S’il est clochard, peut-être que tu le retrouveras jamais, parce que les clochards, quand ils ont des frères et sœurs, ils les rencontrent un jour, et puis c’est peut-être le dernier jour qu’ils les reverront.
VÉRONIQUE : Quand on est fauché, chez moi, on va se dire bon, est-ce que je peux venir un petit moment chez toi, jusqu’à quand j’aurai assez d’argent pour payer le loyer.
ANNE : Mol, si ma sœur est clocharde, je lui dirai pas de venir chez moi, je l’encouragerai tout simplement à chercher du travail, et je lui donnerai un peu d’argent, mais pas qu’elle vienne chez moi là comme une…
BRIGITTE : Oui parce que après, elle va venir chez Anne, et puis elle va mener la grande vie, et elle va jamais trouver de travail, parce qu’elle se trouve très bien chez Anne.
VÉRONIQUE : Je chercherais à lui faire trouver du travail, à lui faire trouver une maison.
ANNE : Mais la maison, c’est pas toi qui devrais la trouver, c’est lui, il devrait faire un effort au moins.
BRIGITTE : Parce que sinon, si c’est ta sœur ou ton frère, il sera pas toujours derrière toi pour te chercher un travail, pour te chercher une maison.
Comment ne pas devenir clocharde
QUESTION : Et toi, Anne, si tu deviens clocharde ?
ANNE : Ben alors là, je crois pas, de toute manière je chercherai un travail, je ferai tout ce qu’il faut pour ne pas le devenir.
QUESTION : Qu’est-ce qu’il faut faire ?
ANNE : Faut avoir pas mal de courage, faut pas abandonner tout de suite.
QUESTION : Est-ce que tu prendrais n’importe quel travail ?
ANNE : Oui.
VÉRONIQUE : Oui.
BRIGITTE : Oui, en attendant que j’aie trouvé un travail mieux, mais pour gagner un peu d’argent.
QUESTION : Par exemple ?
BRIGITTE : Par exemple un métier qui me plairait pas beaucoup, mais enfin pour gagner un peu d’argent.
ANNE : Dentiste par exemple.
BRIGITTE : Docteur.
VÉRONIQUE : Le travail que j’aimerais pas, c’est qu’on me ramasse dans la rue, puis ils me disent : « Qu’est-ce que tu fais comme travail ? » et je dis « rien », alors ils me disent : « Bon, je vais vous embaucher là », et je sais pas, je dis n’importe quel travail : épicier, un épicier tout rabougri qui manque de personnel, et qui m’embauche… dans une toute petite épicerie, je trouverais ça assez sympa, mais dans une grande épicerie avec plein de personnes.
QUESTION : Y a des étudiants qui font des travaux comme ça…
BRIGITTE : Mon frère, c’est ce qu’il fait, il donne des cours de… de physique, je crois, à des filles qu’ont pas bien compris, c’est pour avoir de l’argent de poche en plus.
VÉRONIQUE : Mon frère, il a fait manutentionnaire.
BRIGITTE : Oh non, pas moi.
VÉRONIQUE : Pas moi parce que ça serait trop lourd.
BRIGITTE : Pas moi, c’est pas pour ça, mais si quelqu’un me demande d’aller porter ce colis, il peut y avoir une bombe ou quelque chose dedans, si par exemple je le tiens comme ça, la bombe peut m’écl… alors moi j’aimerais pas, et puis après on accuse les gens parce qu’ils ont porté de l’argent à un autre.
QUESTION : On pourrait te demander de porter des tissus ?
BRIGITTE : Mais il peut y avoir quand même quelque chose de caché sous le tissu.
ANNE : Moi, manu-je sais pas quoi, si vraiment c’était nécessaire je le ferais, mais… ça m’intéresserait pas beaucoup.
Et s’il y avait une guerre ?
« Et s’il y avait une guerre, qu’est-ce que tu ferais ? »
On s’étonnera peut-être que j’aie jugé bon de poser cette dernière question qui relèverait plutôt d’une enquête du type « Hitler-connais-pas », et qui concernerait évidemment autant les petits garçons que les petites filles. Curiosité personnelle de quelqu’un qui fut, comme les amies de sa génération, petite fille «pendant la guerre», comme on a dit longtemps, et qui se demandait ce que la question, qui les prendrait par surprise, éveillerait chez des petites filles d’aujourd’hui qui ne connaissent la guerre que par les souvenirs de leurs parents, éventuellement ce qu’on leur en dit en classe, et les films à la télévision. En mettant cette entrave hypothétique à l’avenir qu’elles avaient évoqué pour moi, en proposant ce cas particulier des oppositions entre rôle masculin et rôle féminin, en les plongeant un instant dans l’imaginaire d’un monde aussi fantasmatique que celui des clochards, qu’allais-je éveiller chez elles ? Je regroupe ici les réponses données, qui oscillent entre les deux pôles se cacher/se battre, sans qu’on puisse en tirer de conclusion par comparaison avec d’autres groupes ou d’autres époques. C’est malgré tout, on le verra, un « prélèvement » relativement révélateur sur le milieu familial, idéologique et historique, dans lequel sont élevées les petites filles qui m’ont répondu.
ROSALIE : Moi, je me réfugierais dans une cave.
CORINNE : Moi pareil.
ROSALIE : Parce que dans une cave le haut peut tomber, mais le bas ne peut pas tomber.
QUESTION : Et ton frère ?
CORINNE : Pareil.
ROSALIE (simultanément) : Il combattrait. Parce qu’un monsieur est plus fort qu’une femme, et puis Jérôme en ce moment il est très fort. Et puis il va faire du judo, alors comme ça quand il y aura une guerre, enfin s’il y en a une, il saura mieux se battre que Corinne et moi.
QUESTION : Et vos parents ?
ROSALIE : Maman irait se réfugier dans la cave, et mon papa je crois qu’il ferait pareil, parce que lui il a déjà fait une guerre.
SARAH : Avant qu’il y ait une guerre, j’irais vite au service militaire, je demanderais d’apprendre vite à faire la guerre, parce que en vrai ça sert à ça. J’apprendrais à tuer des gens, mais je regarderais pas quand je tuerais quelqu’un, je tirerai mais je verrai pas, parce qu’ils sont trop loin. Peut-être avec un lance flèches, un pistolet avec une vraie flèche pointue, et puis j’appuie sur la gâchette et ça va vers quelqu’un.
QUESTION : Ton frère fait son service ?
SARAH : C’est obligé, si jamais y a la guerre, y a des pays qui veulent faire la guerre qui peuvent venir en avion et puis en train, toute une armée, et puis ça sert à ça, à tuer des gens.
QUESTION : Les femmes ne font pas le service militaire ?
SARAH : Ben y en a qui peuvent. Moi je voudrais bien mais j’ai peur de… de me tuer, Olivier nous a raconté qu’il y avait deux ou trois gens qui n’aimaient pas le service militaire, alors ils se sont penchés par la fenêtre et ils se sont tués.
BRIGITTE : Je changerais de pays. Ben j’irais à Paris, puis après je repartirais à la campagne, jusqu’à quand la guerre serait finie. J’aimerais pas qu’il y ait la guerre dans le pays où je suis.
QUESTION : Est-ce que tu comprends qu’il y ait des gens qui aiment se battre ?
BRIGITTE : Il doit pas y en avoir beaucoup… parce que quand on se bat, on risque de se faire tuer, les gens par exemple qui ont une grande armée, le chef, il va presque jamais. Enfin, il va à la guerre, mais il est couvert par son armée.
VÉRONIQUE : Moi, je me battrais avec les autres, je montrerais que je serais pas une petite « crêmelotte », qui serait gzzz (geste de trembler) comme ça, une poule mouillée qui serait dans son petit coin.
ANNE : Les hommes au combat, les femmes ça reste à la maison, heu… (geste).
JULIE : Ma première réaction serait de m’en aller… je sais pas, m’en aller le plus loin possible…
EMMANUELLE (cri d’horreur, puis rire) : Ben, je me cacherais… non, oui, voilà, j’ai décidé : je ferai semblant d’être morte, comme ça on me tuera pas : dans une maison, morte (mimique).
QUESTION : Comment tu te nourriras ?
EMMANUELLE : J’irai piquer des choses, de la soupe, si jamais y a des gens qui servent à boire, on passe nos assiettes et hop y nous sert à boire.
QUESTION : Et ton frère ?
EMMANUELLE : Oh ben j’en sais rien, nous on n’a pas pensé à ça, non pas du tout.
QUESTION : Il serait soldat, tu crois ?
EMMANUELLE : Il serait presque obligé, non ?
QUESTION : Tu trouves que ça serait bien que les femmes fassent le service militaire ?
EMMANUELLE : Ah ben oui, parce que quand ça serait la guerre, elles pourraient se défendre et ne pas être tuées… je crois pas qu’il va y avoir la guerre.
[1] Plus précisément : Corinne et Rosalie ont été enregistrées d’abord séparément, puis ensemble, ainsi qu’Eva et Charlotte. Brigitte, Anne et Véronique, après avoir été enregistrées chacune séparément, se sont lancées dans un grand débat à trois. Sarah, Emmanuelle, Julie, ont fait l’objet d’entretiens individuels.
[2] À la question : « Est-ce que les femmes sont plus ou moins intelligentes que les hommes ? » Sarah donnera pratiquement la même réponse : « Moins intelligentes, parce que les femmes ça fait des petites choses. »
[3] Charlotte n’a-t-elle donc jamais fait partie du camp-des-enfants ? Je lui demande : « Même quand tu étais petite tu ne sautais pas dessus ? » Réponse d’une logique qui désarme celle de la question : « Non, parce que ça fait pas longtemps qu’on l’a eu. »
[4] On reconnaît au passage la classique curiosité sublimée qui fait aussi les médecins, ces médecins que Véronique ou Julie ne veulent sous aucun prétexte devenir.

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