« Chers amis me marierai-je… Sans me faire un peu prier… »

Siècle 21, n° 25, automne-hiver 2014.

On commence par rêver un peu sur le terme lui-même, « mariage ». Sa prononciation. Mon amie Simone Benmussa, qui était née en Tunisie, prononçait « marillage », comme Salvatore Adamo (« juste avant le marillage ») et, charmée, je l’imitais. Deux syllabes, « mari-age », avec la diérèse tout en souplesse, c’est la sévérité, la solennité devant l’autel, les injonctions « jusqu’à ce que la mort vous sépare ». Trois syllabes, « ma-rill-age », c’est encore le tapis rouge, mais en plus voluptueux, « gai gai marillons-nous ».

On appelle à la rescousse, du fin fond de la mémoire, les chansons ou comptines enfantines où il est question de mariage, et on s’aperçoit que le plus souvent, reflet de la tradition, c’est le père qui donne sa fille : la jeune fille était à charge, le marié prend la relève. Même pour danser, le prétendant doit demander la permission au père, et Adamo : « Je sens bien qu’il se méfille… » On est en plein dans le droit fil de la tradition : « Vous permettez, monsieur, que j’emprunte votre fille. » Emprunte ! On ne saurait être plus clair ! Quand Arlequin marie sa fille, il la marie à Pierrot. De bon cœur ? Pas vraiment puisqu’il lui donne en mariage « du pain sec et du fromage » … Pour empêcher Jeannette de pleurer, « nous te mari-e-rons, nous te mari-e-rons, avec le fils d’un prince ou celui d’un baron ». Mais celui qu’elle veut, c’est son ami Pierre, « celui qu’est en prison ». Mort des deux amoureux : « Et l’on pendouilla Pierre, et sa Jeannette avec ». Plus près de nous, maître Jacques le notaire a cinq filles à marier. Point de vue du futur : pas emballé, et quand il choisit la plus jolie, « elle ne songe qu’à me tromper ». Dans une autre chanson, point de vue de la future, guère plus gâtée : « Mon père m’a donné un mari, mon Dieu quel homme, quel petit homme… ». Elle doit le chercher dans son grand lit, avec une chandelle (« j’pris la chandelle et le cherchis ») et le lit prend feu bien sûr… elle retrouvera son mari rôti…

Après les notes et les paroles, les images. Iconographie biblique, ou plutôt évangélique, inspiration constante des peintres, dans les chapelles des églises ou Les musées. Plus loin dans le temps, mais au présent, sous nos yeux. Mariage à Cana, ou Les Noces de Cana : XIVe siècle, Giotto, à Padoue ; XVIe siècle, Véronèse, au Louvre, Tintoret, à Venise. Et, plus étonnant, au début du XIXe siècle, un peintre de l’école dite nazaréenne, Julius Schnorr von Carolsfeld, 1820, à Hambourg. Il montre, relégués au deuxième plan, les deux mariés gentiment assis côte à côte devant un dais encadré par une pergola, indifférents à toute l’agitation autour d’eux : deux vrais amoureux. Jésus était invité aux noces. Comme dans la plupart des tableaux, il trône au milieu de la table du repas. Sa mère, qui est à ses côtés, lui glisse à l’oreille les femmes sont sensibles à ces choses : « Ils n’ont plus de vin. » Docile, Jésus fait remplir des urnes d’eau, et l’eau se change en un vin délicieux, il y en a assez pour tout le monde, on remplit les coupes.

Mais le thème favori, le plus souvent traité (à part « la Madone », « la Vierge à l’Enfant » ou « la Crucifixion »), et c’est celui qu’on retiendra ici, c’est « le mariage de la Vierge ».

Le retable de Rosso Fiorentino intitulé Lo Sposalizio della Vergine (1523) est connu comme l’un des chefs-d’œuvre de l’art maniériste. Il a fait récemment l’actualité car, conservé à l’église San Lorenzo à Florence, puis restauré, il a été présenté à Paris par l’ambassade italienne pendant tout le mois de février 2014. Une coutume florentine, qui perdure, veut que les fiancées viennent faire bénir leur anneau nuptial devant ce tableau !

Deux femmes assises en bas des marches, une jeune, une vieille, robe rouge, robe brune, encadrent les trois principaux personnages. Le moment choisi, comme dans la plupart des tableaux, est celui où Joseph passe l’anneau au doigt de Marie. Juste au-dessus des deux mains, les deux mains bénissantes, accompagnantes, du grand prêtre, c’est sur ces quatre mains horizontales que se concentre l’attention. Le prêtre regarde le fiancé, qui est un beau jeune homme blond et bouclé, et la fiancée est charmante, pieds nus, la tête couverte d’une coiffe blanche, avec une tresse qui coule le long de la nuque. Joseph tient dans sa main gauche la fameuse baguette, qui ayant fleuri, le fit retenir parmi les candidats à ce mariage assez particulier : fiancée vierge, certes, mais soit enceinte, soit ayant déjà donné naissance au Divin Enfant. Car la place du mariage dans la vie de la Vierge donne lieu à diverses traditions plus ou moins tardives — empruntées aux Évangiles apocryphes, et à la Légende dorée de Jacques de Voragine, aucune n’ayant le monopole de la vérité historique. D’après les Évangiles, Marie était déjà fiancée à Joseph (mariée ? mais en toute chasteté… « Je te laisserai au logis », dit Joseph), au moment de l’Annonciation par l’ange Gabriel (« Je suis la servante du Seigneur »). Engagement qui lui vaut illico le benedictum fructum ventris sui. Une autre tradition veut que Joseph ait été âgé déjà, veuf et père de plusieurs enfants, et qu’il ait hésité devant cette lourde responsabilité. Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Parce qu’il est, d’après plusieurs sources, issu de la lignée de David. Peu importe, dira-t-on ? Mais ces histoires de généalogie, c’est compliqué et c’était important, à l’époque du Nouveau Testament, qui voulait assurer la continuité avec l’Ancien.

Même si Raphaël, lui, en tient pour le beau jeune homme (moins blond, mais tout aussi « jeune premier »), Carpaccio nous révèle un Joseph bien dégarni. Giotto le montre avec une barbe blanche, le Pérugin avec une barbe et des cheveux gris. Dans ce dernier tableau, le grand prêtre et les mariés concentrent leur regard sur le doigt où glisse l’anneau. Marie pose sa main sur son ventre, dans un geste qui pourrait être celui d’une femme enceinte. La baguette, elle, est bien fleurie, c’est presque un petit arbre. Tout au fond du tableau, sur le parvis du temple, un candidat éconduit brise sa baguette. Chez Raphaël, c’est un joli jeune homme vêtu de rouge, au premier plan, qui plie le genou gracieusement. Les interprètes se plaisent à dire que c’est de rage, je pense que c’est plutôt le geste automatique de qui va faire du petit bois pour le feu…

C’est troublant de voir, d’un tableau à l’autre, cette gracieuse Italienne, florentine ou vénitienne, suivant les siècles et les peintres, « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », toute jeune, toujours, et jolie, au profil modestement incliné, à la longue robe rouge ou bleue, ou les deux, qui sera l’objet, jusqu’à nos jours ou presque, chez les catholiques, d’un culte dit « marial », qui faisait chanter O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria dans les campagnes, dans un doux latin d’Église. Le mariage chaste de Marie et Joseph, béni par la naissance du Divin Enfant : rien à voir avec le « mariage blanc » d’aujourd’hui, dont on soupçonne les motivations cachées, et qui est, comme tel, poursuivi par la loi. Belle occasion, en tout cas, que cette riche iconographie, pour rêver sur « Mariage ».


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