Les Temps Modernes, n° 647-648, 2008
« À quoi ça sert d‘être un petit garçon si c’est pour devenir un homme », soupire Gertrude Stein dans L’Histoire géographique de l’Amérique. La connaissant, on peut sans trop de risques interpréter : à quoi ça sert d’être bouclé, affectueux, inventif, une voix d’ange, pour devenir moustachu, le poil qui pique, pompeux, raseur, autoritaire, brutal, bref : masculin. Au début des Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone de Beauvoir évoque son cousin Jacques, de six mois son aîné. Celui-là même que, l’ayant retrouvé dix ans plus tard, elle envisagera, non sans de fortes réticences et tergiversations qu’elle raconte en détail, d’épouser : « Avec son teint vermeil, ses yeux dorés, ses cheveux brillants comme l’écorce d’un marron d’Inde, c’était un très joli petit garçon. » À dix-huit ans, il est resté joli, il rappelle à Simone l’enfant qu’il fut : « Jacques était beau, d’une beauté enfantine et charnelle ; pourtant, jamais il ne m’inspira le moindre trouble ni l’ombre d’un désir ». Décidément, ce cousin d’enfance, ce petit fiancé de jadis, n’était pas fait pour sa vie d’adulte. Simone de Beauvoir n’était pas faite pour devenir Madame Laiguillon (nom fictif, à la Feydeau, donné dans les Mémoires).
Devenir adulte : merci du cadeau ! Les mères de ce temps-là étaient terribles, les pauvres. Ce temps-là ? 1929 : pas si loin de nous, en somme. Zaza a une mère, Madame Mabille (nom fictif à la Labiche, cette fois : Souvenons-nous du bal Mabille dans La Fille bien gardée). Cette mère lui ordonne : « Tu ne verras plus Pradelle », et Zaza cesse de le voir. « Tu ne lui écriras plus », et elle cesse de lui écrire. Son âme de chrétienne lui interdit de désobéir. Depuis le Moyen-Âge, depuis les ceintures de chasteté, quel progrès ? Guère. Le Pradelle en question, mou : « Oh, je ne voudrais pas faire souffrir maman… » Et Zaza se languit et meurt, comme au Moyen-Âge. À quoi ça sert d’être une petite fille, oui, franchement, si c’est pour devenir une femme ?
Je n’invoquerai pas « l’esprit d’enfance », cette vieille lune qui rivalise au palmarès des idées reçues avec « l’âme des peuples » et « le sens de l’humour ». Au nom de « l’esprit d’enfance », on vous ferait visiter Disneyland ! Mais je voudrais essayer de retrouver ce que fut, sous la contrainte la plus sévère, sous les entraves familiales, bientôt scolaires, et plus tard matrimoniales, cette stupéfiante liberté des petites filles, plus grande encore sans doute chez celles qui deviendront écrivains. Par ordre chronologique, Colette, née en 1873, fut petite fille au XIXe siècle : six ans en 1879. Virginia Woolf, née neuf ans plus tard, eut six ans en 1888. Et Simone de Beauvoir : six ans en 1914. On connaît leur parcours, on a envie de dire : « Toutes les petites filles ont du talent. Certaines savent ne pas le perdre. » Savent résister au dressage et à la capitulation, ou même, simplement, savent sauvegarder la mémoire. Les trois femmes que sont devenues ces petites filles, qui ont conquis leur autonomie à grands frais, doivent une infinie gratitude, elles le savent, à ces petites filles intrépides, sans peur et sans reproche, curieuses de tout, confiantes en elles-mêmes, qu’elles ont été. Dans un milieu, reconnaissons-le, pour chacune des trois, à son époque et dans sa classe sociale, assez privilégié pour leur accorder, faute de « chambre à soi », des coins ou recoins à elles. Une petite table, un bout de canapé, un fond de jardin, une visite pour le goûter chez la meilleure amie. Rappelons à cette occasion une contrainte générale des « bonnes familles » du début du siècle dernier, qui nous paraît impensable aujourd’hui : l’interdiction – y compris pour les adultes – de retourner dans sa chambre pendant la journée. Aujourd’hui où les chambres d’ados sont leur royaume à la porte duquel ils mettent volontiers « Please don’t disturb » ou « Défense d’entrer », on a peine à se représenter que, toilette faite dans le cabinet de toilette attenant, chacun et chacune refermait la porte de sa chambre très justement appelée « à coucher » pour ne la regagner qu’au moment de se mettre au lit. Mais songeons que cette étiquette protégeait les enfants et les domestiques… Je pense parfois que la « mère de famille » d’aujourd’hui, qui règne sur une maisonnée à laquelle elle sacrifie toute vie propre, a intériorisé sans le savoir cette règle. Pas un moment de la journée où elle pourrait se retirer dans un lieu clos, à l’abri des regards et des sollicitations, en affichant « Please don’t disturb ». Colette sait discerner chez Sido sa mère, contrariée par la modestie de sa condition et ses responsabilités familiales (dont Colette, mère tardivement, saura ne pas trop s’embarrasser), ce besoin « d’échapper à tout et à tous ». Parfois, « un bond vers le haut, vers une loi écrite par elle seule, pour elle seule, allumait ses yeux. »
On a des photos de ces trois petites filles, seules ou en famille. Colette à cinq ans. Sur la photo, elle ne sourit pas. Elle est assise sur un bout de fauteuil, bottines croisées sur des bas de laine, natte en couronne sur le dessus de la tête, bras qui sortent des manches courtes d’une robe habillée, un peu trop, une marqueterie de contrastes entre dentelles et tissu sombre. À dix ans, autre photo, elle ne sourit pas non plus, cheveux longs jusqu’à la taille, ni à dix-sept ans où, très « femme » déjà, en légère contre-plongée, sur un perron avec sa famille, elle prend des airs un peu pervers à la Emmanuelle Béart. Sido la mère, la merveilleuse Sido des récits d’enfance, Sido qui avait « une manière étrange de relever les roses par le menton pour les regarder en plein visage », est là à son plus ingrat : engoncée jusqu’au cou et jusqu’aux poignets, cheveux niés, disparaissant derrière le crâne, l’air abruti de fatigue. A quoi ça sert d’être la mère de quatre enfants… Sido n’a pas eu la chance qu’aura sa fille.
Il existe aussi un pastel (d’un talent discutable, mais qu’importe) qui représente, dans ses dentelles et ses manches doubles, Colette à dix-huit mois. Des années plus tard, Colette l’écrivain, dans « Rêverie de Nouvel An » (Les Vrilles de la vigne, publié en 1908 : l’année de la naissance de Simone), se regardant dans la glace, s’attendrit : « C’est mon visage d’autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale saisi d’une main distraite… D’un pinceau ému je pourrais repeindre, sur ce visage-ci, celui d’une fraîche enfant roussie de soleil, rosie de froid, des joues élastiques achevées en un menton mince, des sourcils mobiles prompts à se plisser, une bouche dont les coins rusés démentent la courte lèvre ingénue… Hélas ce n’est qu’un instant. Le velours adorable du pastel ressuscité s’effrite et s’envole… » Hélas, car elle a trente-cinq ans déjà, la jeunesse s’envole… : « Il faut vieillir. »
Photo de Virginia Woolf, à huit ou neuf ans, déjà et toujours belle, l’air absent (« un visage solitaire » dira d’elle Simone de Beauvoir). Elle ne sourit pas. Frange d’où s’échappe une oreille. Elle porte la même robe que sa sœur. Ça c’était une plaie, du temps des robes « à façon », on en faisait deux d’un coup. On vous forçait à la porter encore quand elle devenait trop courte (horreur, on voyait les genoux) et l’année suivante, humiliation suprême, la plus jeune des deux sœurs devait porter la robe de l’aînée. Il y a, plus tard, une magnifique photo prise en 1896 (Virginia a dix-huit ans) de Virginia et de ses deux sœurs, Stella Duckworth, morte l’année suivante à vingt-huit ans, et Vanessa, la sœur qui deviendra peintre (comme Hélène de Beauvoir, la sœur de Simone : puisque tu prends la littérature, je prendrai la peinture). Stella a les yeux baissés, Vanessa vous regarde sans vous voir, le regard de Virginia se perd dans le lointain : elles sont belles, insondables. Rien ne permet de dire, en cet instant, ce que sera leur destin.
On a beaucoup vu, ces derniers temps, une photo de Simone de Beauvoir à six ans. En médaillon, le coude appuyé sur un coin de table, une main repliée posée contre le bas de la joue, des rubans dans les cheveux, une longue anglaise qui pend en boucle, robe légère brodée qu’on devine blanche. Le regard vers le haut, pensif ou patient, ou interrogateur, bouche fermée au repos. La petite fille se prête au jeu de la pose, mais sans complaisance. « Jolie », « gracieuse », mais pas souriante. Prenant sur elle : ça va durer longtemps ?
Qu’aucune de ces petites filles ne sourie, c’est tout à leur crédit. Sourire, montrer ses quenottes, c’est, en dehors de toute spontanéité, se soumettre déjà à l’impératif de plaire, on le demande rarement aux petits garçons, dans les mêmes circonstances. Un petit garçon qui rit sur une photo, c’est de bon cœur. Une enfant qui ne sourit pas vous regarde depuis sa planète énigmatique, elle vous perce à jour, elle vous intimide.
Sans coquetterie ? Mais pas sans charme. Un charme indécis que sait voir une Colette observant sans complaisance une ribambelle d’enfants sur la plage en baie de Somme à marée basse (Colette est au Crotoy, chez Missy). Ils sont trop, ils sont trop. Ce sont des petits Parisiens en vacances à qui elle trouve bien mauvaise mine et qu’elle « croque » dans son carnet, sous le titre « À marée basse » : « Pêle-mêle, garçons et filles, on barbote, on mouille le sable d’un “fort”, on canalise l’eau d’une flaque salée… » Colette en distingue deux, jumeaux peut-être, deux « écrevisses » en jersey rouge. « Tous deux, sous le bonnet à pompon, ont les mêmes yeux bleus, la même calotte de cheveux coupés au-dessus des sourcils. » Garçon, fille ? On hésite un bref instant. « Pourtant, l’œil ne peut les confondre, et, pareils, ils ne se ressemblent pas. » Colette s’amuse à détailler ce par quoi « la petite fille est déjà une petite fille ». (On remarque qu’elle se garde bien de dire « déjà une femme »). « C’est surtout le geste qui la révèle… Elle a une volte souple du poignet, une mobilité des doigts et de l’épaule, une façon coquette de camper son poing au pli de sa taille future… » Ah oui, coquette, tout de même, mais c’est complètement involontaire, elle ne sait pas qu’un regard est posé sur elle, et que la dame anodine qu’elle ne voit même pas est une artiste, qui fixera l’instant, et le futur de cet instant : « Un moment, elle laisse tomber sa pelle et son seau, arrange je ne sais quoi sur sa tête ; les bras levés, le dos creux et la nuque penchée, elle devance, gracieuse, le temps où elle nouera, ainsi debout et cambrée, le tulle de sa voilette devant le miroir d’une garçonnière. » Comment ne pas penser, irrésistiblement, à la photo récemment publiée de Simone de Beauvoir nue, de dos, nouant ses cheveux devant le lavabo d’une garçonnière, justement. Avec, à l’inverse, la grâce sans apprêt de la petite fille qu’elle fut.
Jalousement protégées derrière leur mutisme, stimulées par les premières lectures (dès les livres d’images), la liberté de ces petites filles, leur « insolente liberté », comme on l’a parfois dit, fut celle de l‘imagination. Colette s’en souvient fort bien, toujours dans « Rêverie de nouvel an ». A l’église, le vieux curé la voit si sage, cette enfant silencieuse, « engourdie par l’encens des fleurs chaudes » : il est à mille lieues de se douter qu’elle habite un paradis « peuplé de mes dieux, de mes animaux parlants, de mes nymphes et de mes chèvre-pieds… » Heureuse petite païenne, « amoureuse seulement du rameau de buis, de l’œuf rouge de Pâques, des roses effeuillées à la Fête-Dieu » … Toute jeunette déjà, elle a appris à donner le change, cela lui servira par la suite. Simone de Beauvoir de même, ou plutôt autrement, donnera le change en étant une élève brillante, en réussissant, pour mieux endormir l’adversaire, ses examens et concours. Elle qui, comme Colette, sut ne pas renoncer à la liberté de son enfance : « Un enfant, c’est un insurgé », écrit-elle quelque part dans les Mémoires.
Le monde des adultes, les petites filles le voient de loin, de haut, mais de tout près aussi, en petites espionnes insoupçonnées, le regard voilé, comme par ruse. On les garde là, sur un coin de canapé, comme le chat de la maison, on les oublie, on parle devant elles sans se douter qu’elles n’en perdent pas une miette. C’est la romancière américaine Eudora Welty qui raconte que, quand elle était petite, ayant été malade, on l’avait retirée de l’école, et on la laissait se reposer sur le lit des parents, abat-jour masqué dès le soir venu. Le soir, son père et sa mère, dans leurs rocking-chairs, bavardaient librement, en pensant que la petite dormait déjà. Mais elle écoutait – oh, pas de grands secrets – et elle était trop petite, dit-elle, pour même savoir reconnaître les secrets, les interdits. Mais elle était là, en observatrice privilégiée de la parole sans contrainte des parents qui ne s’adressait pas à elle. À la fois absente et toute proche, et c’est de cette époque qu’elle gardera, dit-elle, le sens à la fois de la distance et de l’intimité qui sont nécessaires pour raconter des histoires.
Ces secrets, ce que Simone de Beauvoir en perçoit lui paraît bien dérisoire : ah bon, c’est tout ? Il y a un chaînon manquant : la sexualité adulte, des femmes ou des hommes – plus précocement développée chez Colette, plus précocement traumatisée chez Virginia Woolf. L’innocence (Simone emploie le mot péjoratif de son époque, « oie blanche ») la protège de tout. Et c’est avec amusement qu’elle pourra décrire ses imprudentes et attendrissantes « orgies » du côté de Montparnasse, dans un effort naïf, dont elle sait se moquer, d’émancipation de la jeune fille rangée. Orgies qui s’arrêtent dès qu’elle soupçonne – oui, tout de même, le bon réflexe – une arrière-pensée chez le partenaire d’occasion, lorsque par exemple, il veut embarquer « l’oie blanche » en voiture pour Robinson !
Le monde des adultes ne tente guère les petites filles – elles en voient les rituels, elles en soupçonnent la monotonie. C’est un peu pour elles comme un film dont on aurait coupé le son : elles assistent à tout un remue-ménage, des entrées, des sorties, des colères, elles subissent des reproches sans bien en comprendre la cause. À quoi est-ce que cela rime, tout ça ? Simone de Beauvoir : « Je plaignais les grandes personnes dont les semaines étales sont à peine colorées par la fadeur des dimanches ». Car à l’inverse, pour une petite fille, tout est à découvrir : « …la partie se jouait toujours à neuf… chaque jour menait quelque part. » Ou encore, dans le jeu des apparences, certainement la réalité a peu de part. « Souvent je soupçonnais les grandes personnes de jouer des comédies. » Constatons au passage que les colères des enfants ou leurs comportements inexpliqués appelés « caprices » relèvent de commentaires analogues : « Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? Vas-tu arrêter cette comédie ? » Deux mondes se côtoient sans se comprendre, et sans forcément soupçonner qu’ils ne se comprennent pas.
Grâce à cette paroi de verre, la petite fille ne subit que dans une certaine mesure la loi des parents ou des « grands ». Elle s’évade, mine de rien, dans l’imaginaire. « Pourquoi as-tu tes chaussures ? » demande son père à Théodora, trois ans, alors qu’à l’heure de se coucher, elle devrait être en chaussons. Réponse attendue : « Parce que mes chaussons étaient mouillés ». Réponse obtenue : « Pour aller dans la forêt chasser le loup. » Même sans avoir « une chambre à soi », on peut s’isoler derrière un livre, on peut profiter de la complicité avec une sœur (Virginia Woolf avec Vanessa, Simone de Beauvoir avec Poupette). Il y a d’autres parades. Feindre la sagesse (au sens où on parle d’un « enfant sage ») en est une, nous l’avons vu avec Colette. Les accès de colère ou de larmes peuvent en être une autre : « Ma violence intimidait, » dit Simone de Beauvoir. « On me grondait, on me punissait un peu ; il était rare qu’on me giflât… On disait aussi, non sans un soupçon de fierté : “Simone est têtue comme une mule”. J’en pris avantage, je faisais des caprices ; je désobéissais pour le seul plaisir de ne pas obéir. Sur les photos de famille, je tire la langue, je tourne le dos. » Ce qui la rend inébranlable, c’est la confiance en sa propre valeur. « Je me promis, lorsque je serais grande, de ne pas oublier qu’on est à cinq ans un individu complet. C’est ce que niaient les adultes lorsqu’ils me marquaient de la condescendance, et ils m’offensaient. »
Cette reconstruction est bien entendu tardive, mais elle traduit un sentiment juste : l’arme par laquelle, sans avoir les mots pour le dire, la petite fille construit sa barricade : l’enfant est un insurgé… « Vous pouvez bien dire ce que vous voulez, vous ne m’atteignez pas ». Je retrouve cette attitude chez la jeune Théodora, qui approche des cinq ans aujourd’hui. J’observe ce regard impassible, inexpressif, qui la protège. Je me dis : « Elle n’en pense pas moins ». Mais elle ne se tient pas de discours, elle est tout entière ce refus d’entrer dans un jeu qui ne la concerne pas, ou qui pourrait la blesser. Devant plus fort qu’elle, elle se tait. C’est Le Silence de la mer.
La rêverie est protectrice, et libératrice, dès les premiers livres d’images ou les premiers contes et légendes. Mais bien davantage encore, dès que la petite fille sait lire et écrire. Pas fous, les colons savaient que le premier moyen de garder la mainmise sur leurs esclaves était de leur interdire d’apprendre à lire et écrire. Ecrire : dès l’enfance Simone et Virginia ont tenu leur journal intime. Colette non : moins enfermée, cette fille de la campagne avait moins besoin de cet exutoire. Quant aux lectures : elles furent dès l’enfance le pain quotidien de Virginia, qui, contrairement à ses frères n’alla pas à l’université mais fut éduquée à la maison. Le père, journaliste et philosophe, avait donné à ses filles libre accès à son immense bibliothèque : « Lisez ce que vous voudrez. » Virginia sut en profiter : « Charmante enfant, comme tu dévores ! » lui dit un jour ce père. Lorsqu’elle devint, adulte, non seulement écrivain mais liseuse professionnelle (en tant que journaliste littéraire et éditeur), on peut dire qu’elle avait « tout » lu.
A l’inverse, les lectures de Simone enfant étaient surveillées : « On ne me donnait que des livres pour enfants, choisis avec circonspection. » Ce qui ne l’empêcha pas, dès cinq ans, de « dévorer » tous les livres qui lui tombaient sous la main. Elle lisait « dans l’antichambre, à plat-ventre sur la moquette rouge ». Une enfant qui a le droit de lire à plat-ventre est une enfant heureuse et libre. C’est là qu’elle découvre (comme les plus chanceuses d’entre nous, celles qui ont eu une maison de famille, une grand-mère, un grenier), la Comtesse de Ségur, Zénaïde Fleuriot, les contes de Perrault ou de Grimm, Bécassine, la famille Fenouillard et le sapeur Camember, Jules Verne, Sans famille, les albums de Töpffer (ah, monsieur Cryptogame !). On s’étonne qu’elle ne mentionne pas Don Quichotte. Très vite elle découvre que la littérature, malgré tous les efforts des éducateurs, relayés par les parents, ne peut pas être édifiante, ne peut pas se réduire à une leçon morale qu’on prétendrait inculquer à grand renfort d’illustration, comme un catéchisme : « Les bons étaient récompensés, les méchants punis. » Certes, mais qui s’en soucie ? « Un récit c’était un bel objet qui se suffisait à soi-même ». Ou encore : « Ordinairement, je ne cherchais guère de correspondance entre les fantaisies des livres et la réalité. » Et quand correspondance il y a, elle n’est jamais univoque, elle est ambigüe ou mystérieuse : « Parfois pourtant le livre me parlait plus ou moins confusément du monde qui m’entourait ou de moi-même ; alors il me faisait rêver, ou réfléchir, et quelquefois il bousculait mes certitudes. »
Une brève anecdote personnelle. Je me rappelle ma joie à avoir retrouvé, grâce à Simone de Beauvoir, dès les toutes premières pages des Mémoires d’une jeune fille rangée, (donc vers 1958 sans doute), les aventures de Charlotte. J’avais eu l’album, un bel album de grand format, entre les mains quand j’avais sept ans, dans des circonstances un peu exceptionnelles, et ne l’avais jamais retrouvé depuis. Tout d’un coup ressurgissait l’œuf en sucre rose « presqu’aussi grand qu’elle ». Chaque fois qu’elle en croque un nouveau morceau, Charlotte rapetisse et devient minuscule, avec tous les dangers que cela suppose (et la fascination ambigüe que provoquent, chez une jeune lectrice, ces changements d’échelle). Elle sera sauvée in extremis par un régime prescrit par le docteur : tasse de chocolat, œuf à la coque, côtelette dorée. J’allais découvrir quelques mois plus tard Alice au pays des merveilles, je ne crois pas avoir fait consciemment le rapprochement. Pas plus qu’avec, un peu plus tard, Les Voyages de Gulliver. Mais tout cela ne manqua pas de laisser son empreinte, d’autant plus forte sans doute qu’elle ne fut pas thématisée. Voilà encore un privilège de l’enfance.
Les lectures de Simone de Beauvoir ne furent pas très strictement contrôlées. De toute façon, rien de tel qu’un interdit pour stimuler la curiosité, c’est un jeu où le geôlier est d’avance perdant. Même les feuilles de journaux attachées par des bouts de ficelle dans les cabinets fournissent à Simone de précieuses informations… Parmi les livres interdits, de son temps comme du mien : Claudine à l’école. Colette avait vingt-deux ans quand elle commença à l’écrire, sous le regard plus ou moins voyeur de Willy qui, toute honte bue, le signa. Il fut publié en 1900. Quand les filles qui n’eurent pas le droit de le lire reprochèrent à leur mère, plus tard, cette censure, celles-ci répondirent, avec l’imparable logique des mères : « Oh, à l’époque, tu n’aurais pas compris ! » Non seulement on comprenait, mais on comprenait qu’on ne devait pas dire qu’on comprenait… Le silence là encore (la cachotterie ?) la meilleure arme. Pauvre Zaza qui avait la naïveté de se confier à sa mère, et le paya sans doute de sa vie. Alors que, prudente, Simone : « J’appris la clandestinité. » Et : « Désormais, chaque fois que je me trouvais seule à la maison, je puisais librement dans la bibliothèque. » Et elle planque sous son matelas, comme on l’a toutes fait, les livres qu’elle devine prohibés.
Un privilège dont jouissent, dans les familles, ces petites filles précoces qui lisent – et qui plus tard écriront – c’est celui de se taire. Le silence est quelquefois requis, en particulier à table, selon le principe de la bonne éducation anglaise : « Les enfants, on doit les voir, pas les entendre ». On prend cela pour une contrainte, mais les repas sont un merveilleux poste d’observation quand on n’est pas obligée de participer à la conversation. La petite fille connaît, sans avoir eu à le réclamer, cet état d’esprit que Virginia Woolf décrit comme étant le plus favorable à l’écriture. L’écrivain, selon elle, « doit favoriser en lui un état de perpétuelle léthargie… Il veut que la vie se déroule autour de lui avec la plus grande régularité… afin que rien ne puisse briser l’illusion dans laquelle il vit, que rien ne trouble ou n’agite les mystérieuses intuitions, impressions, élans, assauts et découvertes soudaines de ce très timide et très illusoire esprit, l’imagination. » A l’adulte il faudra une vocation sérieusement chevillée au corps. Dans la petite enfance, avant l’école, ce privilège est accordé comme allant de soi… Doit s’ajouter à cela une autre prérogative, dont il semble qu’aient bénéficié nos trois petites filles, à des degrés divers : celui de ne pas être sollicitées (ou le moins possible) pour des tâches ménagères. Il semble que sur ce point, l’organisation de la vie familiale ait été favorable à Colette, Virginia et Simone. Et qu’elles aient su saisir cette chance. Oui, c’est dans leur enfance qu’elles ont puisé la force d’exploiter leur talent. La petite fille est l’avenir de la femme.
Remerciements à Françoise Burgaud pour sa belle édition de Colette dans la collection Bouquins (1989).
Et à Lucile Doumer, arrière-grand-mère de Théodora, née en 1912.

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