A propos du « Théâtre futuriste italien » de Giovanni Lista

Théâtre, n° 6, 15 mars 1977.

Giovanni Lista, Le Théâtre futuriste italien – Anthologie critique en deux volumes – Collection « Théâtre Années Vingt » – La Cité — l’Age d’homme, Lausanne.

Giovanni Lista était déjà l’auteur d’une anthologie critique intitulée Futurisme — Manifestes, Documents, Proclamations. Seghers vient également de publier, dans la collection « Poètes d’aujourd’hui », son Marinetti. Marinetti qui, nous rappelle Lista, fut surnommé « le Bakounine de la littérature », est au mouvement futuriste ce que Tristan Tzara fut au mouvement Dada et André Breton au surréalisme. Et le futurisme, on le sait, plus encore que Dada ou le surréalisme, annonce certaines directions prises par le théâtre contemporain — par exemple les happenings. Théâtre de « provocation », le théâtre futuriste privilégie le bruit, la lumière électrique, le répétitif, le mécanique, le simultané, l’excessif en toutes choses. Il remet en jeu, comme on tentera à nouveau de le faire dans les années soixante, le rapport entre spectacle et spectateurs, sous la forme le plus souvent d’une agression du public et d’une libre improvisation. Les soirées futuristes sont toutes présentées comme « tumultueuses » dans la chronologie qui, fort utilement, fait suite au tome II. On apprend ainsi qu’en 1910, à Naples, Marinetti « impose le silence au public en saisissant au vol une orange lancée sur la scène par les spectateurs et en la mangeant ».

Le théâtre futuriste se veut à l’image d’un monde moderne éclaté, strident. Comme le dit par exemple Prampolini (1915) « Vivant cette vie dynamique d’aujourd’hui, trépidante et vertigineuse de moto-bruitisme, comment pouvons-nous rester étrangers face aux puissantes et excitantes sensations qui se déversent et se répandent autour de nous simultanément ? » (Tome II, p 157). L’anthologie, illustrée, permet de découvrir les plus significatifs de ces spectacles expérimentaux s’appuyant, soit sur de simples scripts, soit sur des dialogues, le plus souvent fort brefs. Citons à titre d’exemple, de Marinetti, La Construction d’un Silence (Synthèse radiophonique) :

1) Construire un mur gauche avec un roulement de tambour (une demi-minute).

2) Construire un mur droit avec un klaxon-brouhaha-grincement de voitures et de tramways dans une capitale (une demi-minute).

3) Construire un plancher avec un glouglou d’eau dans des tubes (une demi-minute).

4) Construire un plafond-terrasse avec le cip sip srsr cip des moineaux et des hirondelles (20 secondes).

Cette façon d’assigner des tâches et ce minutage tatillon rappellent fortement les caractéristiques des Happenings d’un Allan Kaprow, par exemple, ou d’un Claes Oldenburg, ou d’un Robert Whitman, et à ce titre, l’anthologie intéressera tout particulièrement ceux qui ont vu, à juste titre, dans l’avant-garde des années soixante, un bouleversement de toutes les catégories traditionnelles. Ils découvriront avec émerveillement des précurseurs qui demeuraient jusqu’ici mal connus, rien ne laissant moins de traces, on le sait, que les « soirées tumultueuses ». Donnons encore un exemple, La Pantomime abstraite d’Enrico Prampolini (Rome, 1928) : « Ville très moderne : métropole. Enseignes lumineuses. Vie cinématographique nocturne, électrique, éblouissante. Immeubles. Rues immenses. Ciel. Unique intervention humaine, une chanson qui arrête et subjugue la vitesse. Mais la chanson finit lentement et le rythme de la vitesse et de la modernité reprend en un crescendo extraordinaire magique immense étourdissement. »


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